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EXERCICE Toi

(Janvier 1924-Dée embre AR

‘une justification de na DES (très is ' ncient des volumes ordinaires par une couverture spéciale. On. sait qu remières éditions se reconnaissent habituellement par l'absence de ‘édition ou de chiffre sur la couverture ; il nous à paru pos a gurer sur les otres la mention « Édition Originale ».

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27700 non mentionnés au présent programme, nous les A par une culaire et par une insertion dans la Bibliographie de la France, à Po ae “nous nolerons les ‘souscriptions dans l’ordre elles nous parviendront. . : Nous ne nous sommes jamais adressés aux bibliophiles comme à 4 spécula- urs, “uniquement préoccupés de la plus-value possible d’une édition, maïs nous ei us plaisons à considérer les Amis de l'Édition Originale comme des collabora- 2 urs associés au succès de nos efforts pour révéler les auteurs nouveaux et ce aintenir la réputation dont jouit notre firme auprès du public Lettre ca . Ilarrive que l'édition originale de certains ouvrages, accueillis avec une faveur marquée. acquiert de ce fait une valeur très supérieure au prix de souscription : bus en sommes heureux pour nos es et nous y voyons la consécration

j Enr À j a Tu tr HS nous accorder ou nous | continnter une confiance totale, n LA: Eu " A \ pu “4 ; PA ge Quant. aux séries BB et €, elles ont été créées pour permettre à dchacue: di ù calculer son effort en raison de ses facultés ou de ses préférences, Mais il nous a ét: 1 souvent impossible de donner satisfaction aux souscripteurs de ces deux catégorie: qui ssiraient -se preparer, LS UE originale d un GUVrA ER su ils hu AARAES

| strictement déterminé par ï chiffre Fe sober none reçues à l'avance, et ce ne chiffre lui-même est NUE g esfés dire qu’ queue de: nos éditions origi-

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‘ée à ts Me 1200 exemplaires. | Nous engageons nos souscripteurs à consulter attentivement le programme Fa de l'exercice ou ainsi que les Fou DRUE de CD Mais Laon attirons une

criotion à à tous les ouvrages Prix du lune) 15 fer - Souscription de 12 à 29 ouvrages Prix du volume. #8 fr Souscription à moins de 1? re Prix du volume. 20 fn

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BRACH. La Protégée, R. LÉAUTAUD. Le Théâtr ë TLER.Nouveaux voyagesen Erewhon. RE FF Boissardi Lin EE COHEN. Rapides internationaux, AR. P. MAC ORLAN. Mabia dole PEN ONRAD. Un roman. E. MARSAN. Les Chambres DEBERLY. Prosper et Broudilfagne, R. R. MARTIN DU GARD. Les EU LA ROCHELLE. Plainte contre G. MÉREDITH. L’Egoiste, R \ P. MORAND. L'Europe galante DU] . La Source rouge, R. P. MORAND. Un roman | rhéna nc Merveilleuse Na de || H. POURRAT. Le mauvais Ga im Click, R. M. PROUST. Albertine di q

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cieron néanmoins du on RO | ue 1 cas le mnbe des ouvrages publiés . cours 4 un exercie|

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: citer la conclusion À : 0) \ « de l’œuvre de Maurice Barrès fait une variante sur le principe de Re OArReR la dégradation de l'énergie. Venise et la Lorraine lui en ont fourni en deux langues des symboles délicats. Nous l'avons. vu, artiste de vie et de mots et doctrinaire politique, chercher, essayer et rejeter De “les belles attitudes qui arrêtent un instant cette dégradation. Et toutes ces époques, rentrant l’une dans l’autre avec une logique qui nous | _ enchante; composent encore un des plus beaux dessins de vie humaine, ‘qu'au moment d’en vivre ou d’en évoquer une autre les hommes 4 temps nouveaux puissent tenir sous leurs yeux. » qe

EXTRAITS DE PRESSE fi CE

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man de M. “HENRI DEBERLY est remarquable, surtout pour un est une des plus belles promesses que nous ayons Lois cette

ous KEmp (La Liberté, 28 novembre 1923).

. vient des ner un romancier de Due classe. »

EDMOND Se (Là Septimanie, Narbonne, 15 novembre sa |

\

/

En dépit < des objections et des réserves, la vigueur et la fee e Pana-

_lyse psychologique, le relief des caractères, la sobriété et la densité empoi-

_ gnantes -de la narration, font de cette IMPUDENTE un livre remarquable et is du ete de M. HR une révélation pleine de promesses. » \

Pauz Soupay (Le Temps, 6 SE |

L

succès. »

HISTOIRE

| VOLUME IN-I8

EXTRAITS DE PRESSE

FE _… L'histoire de THOMAS L'IMPOSTEUR est contée avec cette allure Die Ai séduisait déjà dans Le Grand Ecart (c’est parfois le rythme et le ton quand Sévigné conte) avec une brièveté, une élégante répugnance à trop appelle, plus irrésistiblement cette fois, le souvenir de Mérimée. La conci M JEAN COCTEAU a des procédés tout actuels d'images, de colora perspectives. C’est celle d’un Mérimée qui a pu connaître Ru. Ma rencin et Picasso, écouter Stravinsky et Erik Satie... »

k x FRANÇOIS PRIEUR (Le Petit Pr ovençal, 8 novembre

«ie Ce style rapide, sec, sans fioritures, coupé de brèves images ou IVe cu de maximes bien frappées, marque une orientation nouvelle du style moderne. Entre le style à arabesques et le style maigre, peut-être y a-til pla pour ce qu’ on pourrait appeler un style dru et charnu… run) .. On écoutera dans ce récit tous les échos de la:Grande Guerre comm approche un coquillage de l'oreille pour entendre le bruit de la mer. »

BENJAMIN CRÉMIEUX (Les Nouvelles Littéravres, 10 novembre

. Il ne s'agit pas de tirer beaucoup, il s’agit de tirer dans le mille et de ne 1e œufs. L'auteur du Grand Ecart vise bien, fait souvent mouche... Son. THOMAS L'IMPOSTEUR, livre aigu et nerveux, va peut- “être vers. un. destin. enviable. »

, JEAN MaDELAIGuE (Le Journal du Peuple, 1e décembre. 1935).

DC .. bis la trame du conte le plus vif, le plus adroit, le oi Ron et le plus triste aussi,.… une synthèse de ce phénomène extravagant, sublime et mons- trueux que furent les années 1914 à 1918,... une sorte de parabole la philoso- . phie de l’histoire se découvre plus peut-être que dans un ouvrage savant. Que Pon n’aille pas imaginer une œuvre austère et qui déconcerte. Jamais JEAN

. COCTEAU n’a atteint à une semblable simplicité ; son style est presque cursif, encore que la langue soit généralement d’une tenue parfaite, relevée d’ironie, vibre un sourd et douloureux accent, secret comme celui d’une peine ignorée. »

ANDRÉ CHAUMEIX (Le Gaulois, rer décembre 1923).

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EXTRAITS DE PRESSE

naturel ie conter comme on n’en avait Re pas vu depuis RU

_.. l’auteur ne veut négliger aucun aspect de la vie contemporaine. C’est un des meilleurs écrivains et des plus fermes esprits qui aient surgi en ces dernières années. ». |

Pau Soupay (Le Temps, 22 novembre 1923).

« .… M. ROGER MARTIN DU GARD nous conte une histoire avec une ; | simplicité en vérité admirable... Son art élargit considérablement le champ romanesque. Il rassemble en profondeur des éléments d'exposition qui ne le cèdent en rien à ceux qu'il étale en surface. Il met en œuvre les dons de _ conteur les plus Variés...

Li pe BrAGaA (L'Eur ope Noivellé: 24 novembre 1923).

_«… L'un des mérites de LA BELLE SAISON est D enient de faire revivre, avec une vérité saisissante, les sentiments de la; jeunesse de 1908. C’est le début de l'ère des bars succédant à l'ère des brasseries ; c’est le début de l’ère .de laventure qui, littérairement, commence aux Nourritures T errestres, de Gide, pour aboutir à Larbaud, Morand, Mac Orlan, et au culte de Rimbaud...

.… Une période littéraire peuvent éclore deux romans comme Rüubevel et LES THIBAULT n’est pas une période de décadence : c’est le début d’une *_ grande époque, »

at BENJAMIN CRÉMIEUX (Les Nouvelles Littéraires, 1er décembre 1923).

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s tomes I, Il, IV, V, VI et VIII sont parus et sont livrés immédiatement aux Ouscripteurs. Le tome IX est sous presse. Aucun volume n’est vendu séparément.

BULLETIN DE SOUSCRIPTION

te Soussioné déclare souscrire à exemplaire DE CHARLES PÉGUY, en 15 volumes in-8o carré (tirage à 1200 exemplaires numérotés) Qui prix de 300 francs que je payerai à raison de 75 francs par an, les deux premiers [Wérsements s'effectueront à la réception des 6 premiers volumes.

Chaque volume me sera livré franco domicile, dès son apparition.

D ons Un ss

DÉTACHER CE BULLETIN ET L'ADRESSER AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, 3, RUE DE GRENELLE, PARIS, VIe

TOME VI: Le Mystère des Saints Innocents. La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc. La tapisserie de Notre-Dame:

TOME VII. Eve ; Sonnets:

ŒUVRES. DE PROSE INÉDITES

TOME VIII Clio.

TOME IX. Note conjointe sur Dércues (pré: cédée de la note sur M. Bergson).

TOME X,— Autres ouvrages et fragments inédits.

POLÉMIQUE ET DOSSIERS

TOME XI.— Texte et commentaires se rapportant à la gérance et au rôle littéraire des Cahiers (préfaces),

TOME XII. Texteet commentaires se rappor- tant au rôle politique joué par les Cahiers (compte reudu de Congrès -- Affaire Drey- fus, etc.).

TOME XIII. Un nouveau théologien, M. Fer- nand Laudet. Langlois tel qu’on le parle. L'argent (suite).

TOME XIV.— Marcel. La première Jeanne d'Arc.

TOME XV, Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la Quinzaine, par EMILE BOIVIN et MARCEL PEGUY.

des ŒUVRES COMPLÈTES

D PRE PA RARE EN 0 à (Signature).

a VIENT. "DE JEAN. VARIOT.

CTHÉATRE î PO U RHIN.

LE CHEVALIER SANS NOM LA ROSE DE ROSHEIM L'AVENTURIER

« M. JEAN VARIOT à le goût et la connaissance des vieilles. légendes du pays: d'Alsace, et il a entrepris avec courage et ferveur de les transposer scéniquement... » FACE

“EDMOND SÉE (L'Œuvre, 2 décembre 1923).

. On avait par moments du Comeille retouché par Claudel... Ensemble du une noblesse indiscutable, d’une belle fougue de jeunesse et. Aie d’une grande, d’une rare poésie... » à ne FERNAND GREGH (Les Nouvelles Littéraires, 1er décembre 1923). Note. Ces passages sont extraits de comptes-rendus du Chevalier sans nom, actuellement représenté au Théâtre de l'Atelier, à Paris. La Rose de Rosheim sera jouée prochainement au Théâtre du Marais, à Bruxelles.

[A ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIR,

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+ - PARAIT ER 1e DE CHAQUE MOIS " ie nettes des œuvres et des auteurs qu’elle évéres tiré, par le souci constant d'éclairer les aspects nouvea ensée etdel’art, par l’'exacte i in formation critique deses chro ique.

LA. NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE PA, à est a la tête ira gi _du mouvement littéraire contemporain. 54]

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

publiera dans ses prochains numéros : Mn. HAUTE ÉCOLE, par JEAN COCTEAU. VEN ITA TRIO DE NOUVELLES, par PAUL MORAND. A ee NL à VALER Y LARIBAUD, par EDMOND Je £

JEAN DARIEN, par LEON BOPP. A AN |. AOUBAVA, par GREBENTCHIKOFEF, traduit du. russe 1e Henri Morgan & ÿ RE

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HN: ANG LU LL 88\et Six MOIS QU NN AUTRES PAYS : UN AN. . 45 rr SIX MOIS. & .… …: 24

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( ; | | | t Entre Jack. dot et Kipling ou Bourget, il est plus près de | ce gnde La mais si qu'il Pine, malgré sa |

PIERRE RS GE Ere Nouvelle, 23 noerabre 1923).

Ce qui caractérise ce roman si vrai, c’est que, derrière les | pe ssions humaes et au-dessus d’elles, quelque chose de surnaturel et de voilé est deviné, senti, comme les réglant et les arbitrant. »

LÉON DAUDET (L’Action Française, 24 novembre 1923). l |

RENTE RP | ……. Un beau sujet, superbement traité... » | É Pau Soupay (Le Temps, 29 novembre 1923). |

AxmRé Biizy (L'Œuvre, 4 décembre 1923). re Je crois bien que voici le joyau littéraire de l’année, tout au _ moins le roman le mieux fait. le plus émouvant... Je me risque Ne volontiers à à prédire à L'ÉQUIPAGE un triomphe éclatant. »

$ Jean pe PrerRereu (Le Journal des Dunes $ décembre 1923).

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LA NOUVELLE DU QIE TR RANCE

REVUE ni

DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE

h. TOME XXII \ 4 PARIS 3; RUE DE GRENELLE, 3 | 1924 ë y LT

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LA MORT DE MAURICE BARRES

Barrès est parti. Ceux qui l'ont vu, dans le calme déco- ratif et pieux dont l’enveloppait la mort, ont reconnu sur son visage ces puissances de dédain et de vie intérieure il prenait contact avec ses Mères, et qui, en lisolant, l’en- tretenaient depuis des années dans la familiarité de la tombe. Il ne se passait pas de jour, a-t-il écrit autrefois, ne lui revint à la pensée ce mot d’un enfant mourant à son père, que lui citait Alphonse Daudet: « Père, cela m'ennuie de mourir! » Il arrive un moment dans la vie cela désennuie, intéresse, et il faut souhaiter, on peut espérer, qu'il avait atteint ce moment. J'entendais un jour Mr° de Noailles nous dire que M. Bergson, qu’elle inter- rogeait sur la mort, lui avait répondu : « Je lattends avec curiosité. » Et M" de Noailles s’indignait un peu : « Oh! ces philosophes ! » Dans ma Wie de Maurice Barrés, j'avais relevé, avec quelques petites malices, ce cri de Barrès dans sa jeunesse : « Que la mort de M. Renan sera inté- ressante |! » Et j'ai une lettre charmante, souriante, un peu mélancolique, mais à peine, qu'il m'écrivit alors et

_ une phrase commençait ainsi : « Lorsque je serai mort... »

Je ne la cite pas, mais il me souvient que par son sens et par son rythme elle me préparait avec une douceur ami- cale aux sentiments mêmes qui m’envahissent aujourd’hui qu'en effet il est mort.

Il m'est arrivé, au cours d’une promenade, d’entrer avec Barrès et son fils Philippe dans un cimetière de Lorraine. De lui-même notre petit groupe se portait vers le monu-

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6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ment des morts, on se découvrait, et il était indif- férent que l'on parlât ou qu'on se tût. Barrès ignorait d’ailleurs le bavardage, et, avec lui, silence et parole for- maient simplement la longue et la brève d’une présence, d’un courant de vie. C’est ainsi, entre le même plein air et le même repos mélancolique de la pensée, que nous nous tenons aujourd'hui devant la place vide de son monument. « J'ai trouvé, a-t-il écrit, une discipline dans les cimetières nos prédécesseurs divaguaient. » Il nous conseille cette discipline au cimetière nous laccompa- gnons. Il est incorporé à cette discipline, comme il l’incor- porait, du temps de l’Homme Libre, à notre liberté. Mais discipline et liberté ce ne sont ici que des mots fragiles, des coupes provisoires sur une réalité de vie: hier la vie per- sonnelle, magnifique et riche, de Barrès; aujourd’hui la vie d’outre-tombe, riche d’une autre richesse, magnifique d'un autre don, et non impersonnelle, mais qui va révéler, éveiller, former des personnes. L’homme personnel est mort; l’homme créateur de personnes vit plus que jamais. Et si l’homme n'existe réellement que dans la création, quelle existence manque aujourd’hui à Barrès? Chateaubriand compare Napoléon, revenu de l’île d’Elbe, et qui échappe à ses ennemis par un rayonnement de gloire, au lion du Sahara caché aux traqueurs dans la lumière même et par la lumière du désert. La personne d’un Barrès ne nous est pas dérobée aujourd’hui par lobs- curité de la mort, mais par l'intensité de la vie.

J’habitai, quatre jours, dans une histoire comme celle que nous conte Mort de quelqu'un, de Jules Romains. Et c'était qu’en effet quelqu'un était mort. Ces quatre jours, je fus littéralement hanté, habité, par cette absence, c’est-à-dire par cette présence, de Barrès. Je l'avais apprise un peu tard. Je venais de passer une dizaine de jours à Strasbourg, les Amis de l’Université m’avaient réservé dans leur maison le petit appartement des hôtes, et c’est dans le vesti-

bule de cette maison que se trouve le monument de Pierre

LA MORT DE MAURICE BARRÈS 7

Bucher. J'avais pu, dans des entretiens, mesurer à Stras- bourg et en Alsace ce que c'était que l'absence de cet homme, qui n’a pas été plus remplacé là-bas qu’un Jaurès chez nous. J'avais senti, vu, touché, avec une insistance intérieure qui m'étonnait, ce Bucher absent. Je ne me doutais pas que le musicien mystérieux qui bâtit en nous ses symphonies et ses opéras composait ici, comme une ouverture, et condensait en motifs alsaciens l’absence de Barrès. Le mercredi je pris à Strasbourg le train de l’après- midi, qui arrive à Paris vers dix heures, et c’est seulement en rentrant chez moi vers minuit que je cueillis le journal d’un camelot attardé sur le boulevard désert. Il y avait vingt-quatre heures que Barrès était mort. Je dormis à peine. Comme la nuit de 1914 où, vers onze heures, jappris d’un agent de police que Jaurès avait été assas- siné.

Insomnies de douleur, non, mais de pensée. C’est dans une cour monarchique que retentit le coup de tonnerre de Madame est morte! Maïs, dans le matin de 1914, et dans ce premier jour de la patrie en danger, ce n’était pas dans nos deuils personnels, c'était plus loin, ou plus profond, que nous entendions le retentissement de ce drame civique. L’étiquette veut que les reines portent le deuil en blanc. Ainsi ces reines, les idées, ne connaissent qu’un deuil lumineux. C'était cette lumière qui m'interdisait presque l'obscurité du sommeil. Le deuil ténébreux et charnel'est fait de compassion. Dans la langue populaire, mon pauvre bère, na pauvre femme, veut dire simplement feu mon père, ou feue ma femme. Et le poète de Paris stylise cette pauvreté pour un jour des Morts au Père-Lachaise, en le vers infini :

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs. Et pourtant le dernier mot qui me fût venu à la pensée

eût bien été celui-ci: « Ce pauvre Barrès! » Un enfant ingénu, un des anges qui volent obscurément dans la vie

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intérieure, nous avertirait, nous questionnerait à la manière du petit Philippe, des Amitiés Françaises, lorsqu'il joue avec le chien Simon, et que son père lui dit : « Laisse donc cette pauvre bête tranquille. Pourquoi que tu as dit que c'était une pauvre bête? » Pourquoi dirions-nous : Ce pauvre Barrès ? À cette heure, nos grandes sources de pitié humaine, elles allaient, dans la famille littéraire, dans une illustre famille littéraire, à une catastrophe le tra- gique atteignait un fond qu'aucun Eschyle n’eût inventé, ouvrait des abîmes que nul Shakespeare n’eût sondés, et sur laquelle Barrès, quelques heures avant sa mort, prononçait, je l’ai su, dans le tramway de Neuilly, dés paroles triste- ment profondes. Haud ignarus mali. Lui-même avait connu à deux reprises une pareille tragédie. C'était alors que nous pensions: Ce pauvre Barrès! Revenant des obsèques de Charles Demange, il disait : « Ah l’affreuse chose que la littérature! » La machine littéraire, à fabri- quer le tragique, il suffit qu’elle soit trop chauffée pour que le tragique explose et tue l’ouvrier.

Mais autour des obsèques de Barrès rien d’affreux, rien qui attire sur les lèvres de ceux qui ne lui sont point liés selon la chair ce mot de pauvre. Montaigne, en bon Grec, quand on lui parle de la destinée d’un homme, s'inquiète d'abord de ceci : Comment est-il mort? Barrès était comme Montaigne de ceux qui aiment à penser à la mort, à habiter par.avance leur tombeau; ces amateurs de vie ne le seraient qu’à moitié s’ils ne se sentaient amateurs de mort. Il y a la mort subite et la mort l’on a cons- cience. Préférer la première, c’est vouloir ce que Flau- bert appelait l’heureuse sérénité des imbéciles. « Monsieur, cela est animal! » répondait Royer-Collard à quelqu'un qui la souhaitait. Et Royer-Collard parlait ici selon la pure logique de Pascal, pour qui l’homme est l'être qui sait qu'il meurt. Toucher consciemment la mort est intéres- sant, mais généralement douloureux. Si nous devions choisir entre les deux destinées, on attendrait longtemps

LA MORT DE MAURICE BARRES 9

notre décision. Heureusement ce n’est pas nous qui choi- sissons. L'artiste en destinées a choisi pour Barrès la mort la plus souhaitable, une de ces moyennes élégantes, rapides et sûres, que Barrès lui-même préférait dans la vie. Il la frappé d’un grand coup au cœur, qui lui a laissé, le juste temps qu’il fallait, sa connaissance lucide. Cet intuitif avait trop l'habitude de sauter les idées intermédiaires pour avoir besoin que la mort insistât longuement. Il put la connaître, l’évaluer, comme ïl connaissait, évaluait les hommes, les choses et les événements, d’un coup d'œil sûr et décisif. Lui qui cherchait comme Goœthe, avant tout, le bénéfice intérieur, il obtint le bénéfice au moins de frais possible. Oh non! nous ne disons pas : Ce pauvre Barrès !

Cette première nuit, je songeais à la veillée du mort, dans son hôtel du Bois de Boulogne. Avec la facilité de rêve qui appartient aux projets qu'on n’exécutera pas, avec l’indiscrétion des démarches qu’on ne fait qu’imaginer, je montais en taxi, j'allais là-bas, je demandais à veiller. Mais d’autres avaient eu la même pensée, nous étions trop, et nous gênions parmi ces robes en deuil qui se confon- daient avec les ténèbres, ces figures agenouillées de piété et de douleur... Nous allions dans la bibliothèque. Nous savions alors que c'était notre seule place. Il y avait une douzaine d'écrivains dont l’ainé était Bourget et le cadet Montherlant. C’étaient tous ceux qui avaient subi son action, bénéficié de sa sagesse, senti en étincelles, en inquiétude et en plaisir le frémissement de son génie. Puis une foule arrivait. On voyait des académiciens dans le salon, des reporters dans les couloirs. Les phares d’auto- mobiles dévalées de l'Elysée et du quai d'Orsay, nous jetaient des pinceaux de lumière. Ensemble nous son- geimes à ouvrir un livre. C’étaient les Déracinés. Celui qui lisait le mieux nous lut le chapitre sur la mort, la veillée, les funérailles de Victor Hugo. Pendant qu’il lisait, la bibliothèque se peuplait silencieusement. Il y avait

10 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des êtres à un nombre pair de dimensions, deux ou quatre, sur lesquels nous mettions des noms, Péguy, Proust. Les livres vivaient, et toutes leurs feuilles trem- blaient musicalement comme un arbre infini. Le maître, ici, n'était plus l’homme de soixante-deux ans, étendu ailleurs et qui, pour la première nuit de sa vie, ah! oui de sa vie! habitait en autrui. D’un espace fragile de lumière s’écartaient un instant quarante ans de nuages, et nous nous sentîmes chez Sturel jeune, ardent, en cette même nuit l'Occident pour lui se confondait avec un catafalque étoilé sous l’Arc de Triomphe, l'Orient avec la tiède approche d’Astiné ; de l'Orient à l'Occident l’espace d’un jour d’or et d’une carrière de soleil. Comme Apollon du cadavre d’'Hector, un génie, conscient en nous, écartait de Maurice Barrès toute décomposition, par le même acte dont il avait écarté, de cette figure restée si jeune, toute vieillesse qui ne fût pas acquisition, mûrissement et profit. Dans le Jardin sur l'Oronite, Guilläume amant d'Oriante « croyait tenir dans ses bras un jeune héros ». Relevant cette phrase, je l'avais appelée « un mot d’une pureté magnifique ». Et Barrès m'avait alors écrit: « Pureté magnifique, merci pour cette indication qui va si loin. Je voulais l’épingler, répondant à des attaques injustes. Mais jy ai renoncé. Qu’y eussent-ils cherché, ces pauvres soupconneux ? » Plus de soupçonneux, en cette veillée, et plus de pauvres! Il ne subsiste de Barrès que cela que ne put être François Sturel, cela que le meïlleur et le divin de nous-même tient dans ses bras avec la magni- ficence de la lumière et la pureté d’une essence : un jeune héros.

Un jeune héros, et puis un prince, un prince immé- morial. Oui, je sais aussi, c'était un grand bourgeois, grand bourgeois dans le style lon serait grand d’Espagne. Plein de charme, de sollicitude gentille, ironique et souple avec les gens du peuple ; et quand je l’entendais parler à une paysanne de Lorraine je reconnaissais dans sa voix les

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intonations de Philippe à Bérénice. Il me montrait sur la colline de Sion une paysanne infirme d’un bras. « Depuis cent ans il y en a un, à chaque génération, dans la famille, qui est comme cela, depuis que l’un d’entre eux a abattu en 1793 la Vierge de Sion. Vous ne l’avez pas mis dans la Colline Inspirée. Vous pensez bien que non... Ces pauvres gens ! » Et moi-même, j'hésite à le dire, partagé entre les mêmes convenances envers ces pauvres gens, qui sont de braves gens, et le désir de faire aimer un homme dont j'étalais naguère avec une ironie un peu lourde, dans un chapitre sur le Cirque, les férocités intérieures et stylisées d'autrefois. Mais enfin une page d’un critique obscur n’est pas une page de la Colline, et ne sort guère plus de l’ombre privée que notre conversation d'alors. Il aimait le peuple, mais en patron, et comme un héritier qui n’en était pas, qui n’en avait jamais été. « Il n’y a plus d'écrivains victoriens en Angleterre, lui disais-je, et Bourget ainsi que vous, les trois autres académiciens du groupe des romanciers B (Bazin, Bordeaux), vous aurez été peut-être les derniers victoriens de la littérature européenne. Cela ne me déplaît pas, mon ami, de figurer dans un dernier carré de vieille garde. Et si c’est une vieille garde, il faudrait y mettre mon cher Masson, Adopté à l’unanimité. Le mot sera au moins dit : d’ailleurs ce grognard figure à lui tout seul le groupe M. » Et on riait. C'était donc un pur bourgeois, et il y avait longtemps que sa famille ne comptait plus de petites gens. Quant à l'aristocratie, elle le dégoûtait, le ren- fonçait plus fort dans sa caste. Les exceptions confirmaient : Mr° de Noaïilles c'était seulement la poésie et le sang d'Orient; et le pauvre Montesquiou avait été trempé dans un Styx de littérature auquel n’avait échappé que son talon rouge. Un grand bourgeois, oui, et, mieux, un prince bourgeois.

Chacun était frappé, —— et on la dit assez de Barrès mort! de la ressemblance de son profil avec celui du

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vrai grand selon la race, le Grand Condé, et il avait la coquetterie d’en exposer le portrait dans son cabinet. Mais ce Barrès mort devant lequel, jeudi et vendredi, a défilé non tout Paris, mais le Tout-Paris, c’est un autre profil de mort qu’il m’évoque avec une insistance tragique. Au Caire celui de Ramsès II sous sa vitrine. Voilà ce même nez, le nez des fiers qui naquirent sous le signe de l'aigle, cet air hautain, impersonnel de l'être entré du devenir dans le devenu, ce royaume sombre des tons à la Ribera et à la Rembrandt, cette foule vivante et bourdon- nante, pressée pour regarder ce qui ne la regarde pas, pour penser l’impensable rideau des yeux fermés. Je me sais qui apporte le pli de mon métier, une pratique d’ar- chéologue et d’homme des Musées, ce froid bibliothé- caire auquel se voyait transmis comme à l'ossuaire le Barrès de l'Homme Libre. Ce sont ses phrases qui tourbil- lonnent dans ma mémoire et bruissent. « M. Auguste Burdeau se leva, et livide de son cœur désordonné dont il allait bientôt mourir, il flétrit au milieu d’une immense émotion son accusateur. » Bouteiller, Sturel, ennemis d’un jour à Versailles, réconciliés éternels, les mêmes coups sourds de l’arbre de couche humain ont rompu ces cœurs, ordonnés et désordonnés comme les deux temps de sys- tole et de diastole. Rivière a voulu, dit-il, s’agenouiller devant une phrase de Barrès (comme Maurras embrassart sur l’Acropole une colonne des Propylées), celle-ci : « C’est une abeille, petite, mais qui vole avec un terrible aiguil- lon. » Si belle, dit-il, qu'elle touche au mystère. Mais y a-t-il du mystère pour les gardiens des musées ? Je la reconnais, moi, cette phrase du Jardin de l’'Oronte, qui se discerne auprès de cette tête en repos. Au Musée du Caire une princesse est exposée, avec le bouquet funéraire momifié comme elle, et sur ce bouquet une abeille qui, posée par hasard, reste là, sous nos yeux, conservée par la substance bitumineuse elle est tombée. Quant, au

matin (c’est M. Léon Daudet qui nous l’apprend), furent

ps

LA MORT DE MAURICE BARRÈS 13

relevés les douze poètes qui pendant la nuit avaient veillé sous l'Arc de Triomphe Victor Hugo, ils s’en allèrent dans un café, Mendès bientôt fut ivre. Mais il n’y avait de place alors que pour une ivresse de poète. Une abeille, ce matin de mai, étant entrée dans la salle, Mendès s’écria que l’âme de Victor Hugo venait les voir; il eût fait un mauvais parti à qui l’eût nié, et nul n'y songea. Poésie, Ô trésor, perle de la pensée. Oui, c’est une abeille que l'âme immortelle, une abeille que la terre dans lespace, c’est une abeïlle, petite, mais qui vole avec un terrible aiguillon.

Ün prince sur un lit de parade, le lit qu’on lui devait, car, de la chevelure, qui nous relie au règne végétal, jus- qu’au regard, qui se rapproche le plus de l’être immatériel, les attitudes, tendues ou détendues, de ce grand artiste ne restaient point livrées au hasard. Un prince sur un lit de parade, et, dans ces visites, dans ce cortège, la mobilisation générale de la cour. Ne voyez nulle ironie. Le victorien, exquis dans son rôle de patron des petites gens, ne l'était pas moins, et disposé à tant de précieux services, comme patron de la gent littéraire. Une cour, je veux dire un public proche sur lequel on règne, moins peut-être en roi qu’en reine de bal. On pourrait dire une chapelle, une église, pour rester plus près de la principauté spirituelle, et, du culte du Moi aux Bastions de l'Est, on a vu magnifique- ment cette chapelle se transformer, se développer, se dis- perser en église. Le vrai successeur du Grand Roi c’est le roi Voltaire, qui a su écrire un Génie du grand siècle comme Chateaubriand un Génie du christianisme. Ferney fut le Versailles de la royauté nouvelle, et les grands de la plume se voulurent un Ferney, le trouvassent-ils, comme Chateaubriand, sur un rocher, à la mesure d’un tombeau. L’hôtel du Bois de Boulogne, la maison de Charmes, furent des morceaux du Ferney éternel incorporé à nos lettres, le côté de Versailles et le côté de Marly.

Ce problème de la Cour exista pour Barrès, et il l’ima-

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ginait posé pour les autres, pour Anatole France par exemple, aussi fort que pour lui. Il croyait la villa Saïd et la Béchellerie dominées par ces mêmes idées louisqua- torziennes, m’expliquait sur ce thème la politique de son auguste rival. Et je me disais intérieurement : Si je lui demandais qui est son Rappoport ? Peut-être se trompait- il à moitié, et le problème sera à reprendre. Mais quelle solution incomparable il sut donner après le Jardin de Bérénice, comme Louis XIV après la mort du Cardinal ! Le Grenier d'Edmond de Goncourt avait pu lui montrer vers quelles limites et quelle inisère tournait une cour toute littéraire. Il vit que le fond d’une cour, aujourd’hui, c'était un parti politique, s’essaya avec celui de gauche, se tenta socialiste national, reconnut l’impasse, évolua souple- ment à la française, sans les renversements théâtraux à la d’Annunzio, trouva son assiette et les planches de son trône dans le monde du centre droit, un monde national, bien élevé, qui lit beaucoup, ou du moins à qui vont beaucoup de livres. Le boulangisme et laffaire Dreyfus lui furent d’incomparables Frondes, des convulsions fécondes d’où pouvait être accouché le règne miraculeux d’une pensée nationaliste. Ïl eut des ennemis politiques, il voulut cruel- lement en avoir, ne chercha que dans le monde d’Etat ses Charles Martin et ses Bouteiller. Il dédaignait de se croire des ennemis littéraires : tout ce qu'il pouvait faire contre les innombrables Huit jours chez M. Barrès était de ne pas s’en amuser. La querelle sur l'Oronte, l’interpella- tion sur Saint-Thomas, l’affectèrent, mais surtout parce qu'ils pouvaient ébranler, dans sa fidèle majorité de droite, la partie catholique. Cela d’ailleurs n’est que le corps de ce que j'appelle sa cour, ce n’en est pas l'esprit. L'esprit, comme celui de Louis XIV, et malgré des partis-pris et des erreurs, l'essai d’une Révocation de l'Edit de Nantes au temps de l'affaire Dreyfus, un bellicisme de guerre de la ligue d’Augsbourg tend lumineusement à se con- fondre avec celui de la France, la cour devient l’ordre des

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familles spirituelles de la France. Dans ces jardins de Ver- sailles et de Marly, celui de Bérénice et celui d’Oriante, le miroir des eaux nous porte en poésie le plus pur visage de notre pays.

Il eut son Versailles, et ce beau pharaon littéraire obtint, mieux qu'un Grand-Bé, sa Pyramide, celle qu'il avait contribué à bâtir en la révélant. Une intuition profonde lui faisait préférer dans toute son œuvre la Colline Inspirée. Non un bastion, mais un belvédère de l'Est, la Pyramide d’un Chéops discret, autochtone, spirituel. Et comme un cœur qui bat toujours, comme la mobilité d’une frise au- tour d’un sarcophage, ce dialogue perpétué de la chapelle et de la prairie. Il à passé sa vie à se faire un tombeau, et ce charmeur a su nous employer à la construction en nous laissant croire que nous travaillions pour nous. Mais oui, vraiment, nous avons travaillé pour nous.

Car cette royauté a bien pu prendre la forme politique, cet esprit de principauté a bien pu s’incurver selonile visage d’aigle de Condé. Son principe venait de Dieu, sa désignation de l’huile conservée dans la Sainte-Ampoule, etc'était une royauté littéraire. Barrès a loué Déroulède d’avoir renoncé, pour sa mission de patriote, aux fruits suprêmes de cette vie d'homme de lettres, qui passe de loin, dit-il, en intérêtet en bonheur, celle des rois et des empereurs. C’est qu’elle est elle-même, ou que Barrès la voulue, une vie de roi. Mais ce manteau royal m'in- quiète, et je sais que l’homme heureux n’a pas de chemise. Némésis reste présente. Tronchin préférait ne rien dire des derniers moments de Voltaire. L’éternelle Mort de César, les tragédies se sont abîmés, après les Stuarts et les Bourbons, les Habsbourg, les Romanoff, les Hohen- zollern, et qui sont bien liées à leur être, qui appartiennent à leur élan vital et mortel, reconnaissons-les dans ces dynasties de l'esprit et des lettres, qui leur succèdent et les imitent. Un collégien du lycée de Clermont s'étant sui- cidé en pleine classe, Barrès interpella à la Chambre le

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grand-maiître de l’Université, alors M. Doumergue, l’accusant, et l’Université, de ne pas donner aux jeunes gens un enseignement qui les fit vivre. Huit jours après mourait Demange, tué moins par lui-même que par les démons de la littérature. Un autre drame affreux succéda. Et les derniers jours de Barrès virent, de plus loin cette fois, ce qui est plus poignant que la mort de l’éternel César, celle des éternels enfants d’'Edouard, les Louis XVII, les Alexis Romanoff, Hudson Lowe réduit en cordonnier Simon, et ces Erinnyes Ges palais passées, avec les fumées de la création romanesque et les vapeurs romantiques des livres, dans la redoutable maison des Lettres.

Usure obstinée, alors, sous cet aspect élégant et calme, affable, charmeur et réticent. On le comprend rompu une nuit par un coup formidable de ce cœur, qui tenait une si grande place dans ses phrases. « J'aime ce mot, dit un personnage de madame de Noailles. C’est un mot rouge et rond, il y a du sang. » C’est un mot profond, mysté- rieux, riche mais monosyllabe comme l’organe précieux, et dont l’ardeur, sous une main d'artiste, irrigue et anime une longue phrase. Le nationalisme de Barrès se soucie moins de la raison de la France que de son cœur, infati- gablement cherché dans la musique du paysage et dans de riches silences. La France, pour lui, essentiellement, c'était peut-être ce qui avait eu d’abord un cœur, et venu de Lorraine aussi, avec Jeanne d'Arc. Ses phrases les plus belles, et les plus prenantes, semblent dictées et rythmées par le cœur, comme la phrase oratoire l’est par le volume d'air des poumons, comme celle de l’idéologue vivant, à la Platon ou à la Sainte-Beuve, l’est par le modelé mul- tiple et délié de la carte cérébrale. La ruine de ce cœur ne se décelait à nos yeux que par un feu d'automne, par la promesse d’un novembre plus riche. Mais un Barrès inté- rieur, soupçonné de lui, regardait la Mort et lui disait, à l’image du Feri ventrem : « Frappe ce cœur, qui ta portée ! » Une Venise encore, ce soir, à notre retour de

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Murano, s’est engloutie dans la nuit. De quel trésor indé- fini de proses le prévoyant artiste ne nous a-t-il pas chargés pour la veillée funèbre qui nous attache aujourd’hui à ce lit de parade !

* *k *

Cette veillée funèbre elle fait corps pour moi, comme les heures unies dans la fusion et l’élan unique d’un jour plein, avec une après-midi de Charmes, il y a deux ans. Je le voyais pour la première fois. Il m'avait écrit, invité de la façon la plus aimable, à plusieurs occasions. Je m'étais toujours dérobé, pour une raison unique et forte. J'avais eu longtemps lidée d'écrire sur lui un livre, et rien n’est plus délicat que de traiter ainsi lon- guement d’un écrivain vivant, que l’on connaît, lorsque sa vie et ses idées sont aussi mêlées que chez Barrès, et qu'il faut bien non seulement s'attaquer à cette vie, mais courir le risque de lattaquer. Dès que vous l’avez fré- quenté, dès surtout que vous vous êtes assis à sa table, la personne de chair et d’os, les devoirs sociaux, viennent offusquer en vous cette vie subjective que les grands artistes mènent chez leurs lecteurs et que la critique s'efforce de réaliser à l’état pur ; lindépendance prend figure d’indiscrétion, et la bonne foi de mauvaise éduca- tion. Tel croquis a l'air d’avoir été crayonné à la dérobée, sur votre manchette, pendant que votre hôte vous parlait avec confiance. Pour écrire honnêtement sur la Wie de Maurice Barrès, il fallait ne voir et n'interpréter de cette vie que ce qu’en livrait son œuvre. Barrès ne m’ayant pas su mauvais gré de certaines pages de critique un peu dure, m'ayant écrit, quand il lut mon livre, une lettre pour laquelle le timbre de la poste : Charmes semblait un jeu de mots fait exprès, je ne manquais pas, dès l'été, passé jus- tement dans les Vosges, de l'aller trouver sur sa fine Moselle.

Il y vivait sous le signe de Mistral, intercesseur qui

à

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était venu s'ajouter, d’un mouvement aisé et superbe, à ceux de l'Homme Libre. Maïs ayant nommé le grand Pro- vençal, empressons-nous de le retirer. Il y vivait sous le signe non de Barrès, mais des Barrès : ces pluriels fami- liaux si fréquents dans les lieux-dits, et qui fourmillent sur nos cartes d'Etat-Major. Tandis qu’aux allées de la Muette je songeais à cet autre lieu-dit : Chez-Barrès. À Charmes était le lieu il durait, il s’éprouvait dans une durée, dans l'élan composé et intense d’une ligne qui devient lignée, et un passant courtoisement accueilli pouvait se recharger de durée. Surtout quand ce passant avait été formé par une discipline philosophique qui à intégré la durée dans l’être du monde, qui a fait de l’univers ce que Barrès se sentit être, se voulut être, une chose qui dure, composée avec des choses qui durent. Un Barrès et un Bergson s’ignorent d’ailleurs, ne se lisent pas l’un l’autre, ne se ren- contrent que sur le plan spatial et utile des: relations acadé- miques, plan vraiment relatif, c’est-à-dire irréel. Il n’est ni nécessaire, ni souhaitable, ni possible que le passant, le critique, qui va ainsi de l’un à l’autre soit de l’Académie. Il lui faut une ambition plus haute. I doit être une Académie, une Académie de personnes subjectives, au sens de Comte. Rome n’est plus dans Rome, elle est toute il est. Du plan de relations se font des élections, un Dictionnaire, se porte un frac de verdures, on passe, dans cette vraie Académie, à un plan d’être, des affinités établissent des groupes composés à la façon d’un Tintoret et d’un Raphaël : se forme un dictionnaire de racines, une algèbre des qualités, une caractéristique uni- verselle ; il n’y a plus que de l'humanité héroïsée et nue sous la lumière élyséenne. Bien entendu il s’agit d’une critique et d’un critique eux-mêmes héroïsés, et. à limitation desquels les camarades et moi formons quelque chose de grisâtre et de fragmentaire. L'auteur de ces livres divers sur de grands esprits, étonnés parfois de se ren- contrer sur les mêmes épaules, pourquoi ne l’appellerais-je

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pas Thibaudet chargé de reliques ? Si je ne faisais pas le mot, on le ferait peut-être, et j’en profiterais comme d’une leçon de goût. Qu'il y ait en nous, comme disait Barrès, un moqueur qui surveille nos expériences : elles en vau- dront mieux.

À Charmes donc on n’était pas chez Barrès, maïs chez les Barrès. Et je ne fais pas seulement allusion aux trois présences qui faisaient autour de Barrès -une réelle œuvre d'art complémentaire de la sienne: une Lorraine calme, solide, attentive et bonne, consubstantielle à la maison, ayant gardé cette même jeunesse étonnante que son mari ; un grand garçon magnifique, de la génération sportive et résolue, en qui l’on cherchait bénéficiaire des Amitiés Françaises, sur qui l’on réunissait sans nulle desharmonie les images du livre privilégié, et près duquel on réfléchissait sur le problème le plus délicat des dynasties littéraires comme des autres, celui un Louis XIV aidé d’un Bos- suet, et tous les Bourbons, ont échoué, et les rois de lettres n’ont guère mieux réussi : l'éducation du Dauphin. Des pointes de finesse sur des réserves de bon sens. (Barrès était probablement le dernier en France de qui l’on eût pu dire qu’il manquait de bon sens) y avaient été employées. On pensait ici à Fénelon, et M. Brémond nous dirait peut- être bien des choses sur ce fénelonisme barrésien. Toute la destinée de Barrès tient dans le vers immense: Heureux qui comme Ulysse à fait un beau voyage ! Il fallait, son- geait-on, en souriant à Philippe Barrès, ce jeune Télé- maque à l’Ithaque, à la Maillane mosellane. Charmes ou Poèmes, comme Charmes-sur-Moselle indifféremment, nous pourrons donner à la petite ville le nom valérien. Le charme, ou le poème, c'était une fillette, rayonnante de jeune beauté, et qui, par hasard, venait d’être mise sous la plume de son oncle, dans une lumière à la Corrège : Barrès l'avait mêlée à ce délicieux morceau de la colombe dans la bibliothèque, publié dans la Revue Hebdomadaire. Et c’est avant l'accent d’un © Mantovana ! que je lui dis : Vous

mme 2 NT a an N ét S.à

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êtes la jeune fille au pigeon ! La jeune fille au pigeon, et ces visages de Charmes autour de Maurice Barrès, quel peintre d'aujourd'hui en eût fait tenir pour nous tout le sens et vibrer toute la vie sur sa toile ? Il y eût fallu un des grands Italiens, à qui on eût lu, pendant qu'il eût tenu le pinceau, des pages d’Amori et Dolori sacrum.

Non, les Barrès ce n’était pas seulement ce groupe d’une famille limitée, en un point du temps et de l’espace. Ils s’étendaient plus profond et plus loin. Memoriæ et Dura- tioni sacrum ! Si un Bergson m’apprend que je dure, un Barrès m’apprend à durer. Il a vécu d’une vérité et pour une vérité,-celle-ci. Le corps peut bien, pour des raisons pratiques, limiter notre individu, filtrer, spécifier, rendre efficace notre mémoire. Dès que nous disons, comme le Satyre :

Et maintenant, 6 dieux, écoutez ce mot : l'âme.

ce mot, cette chose, recule les limites de notre individu, desserre cette spécialité et cette spécification, désintéresse notre mémoire. L’écrou arbitraire, qui nous fait commencer avec notre corps, à un moment du temps, tombe ; celui que nous entrevoyons du côté sombre, et que nous appe- lons la mort, vacille et flotte entraîné par un courant de lumière. Tout l'effort intérieur, puissant et réussi, de Barrès, a tendu à nier ces écrous, à se défaire, comme il disait, dans un vertige délicieux, ou bien à se ressaisir, comme il faisait, dans une continuité vivante. Des deux côtés, il ipassait de l’un dans le plusieurs, de Maurice Barrès à ces multiples Barrès avec lesquels il vivait, entre son grand-père et son fils, et que rappelaient, comme les motifs d’une ouverture concentrent ceux d’un drame lyrique, ces Barrès aussi multiples, mais à un seul corps, qui coexistaient ou se succédaient en lui : légotiste et le nationaliste, le poète et l’homme politique, l’esprit critique et le romancier, l’auteur de cantilènes et le journaliste. Les Barrès, cela devient, par la conscience et aussi le métier

NE

ER

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littéraires, une réalité idéale qui dépasse, en les envelop- pant d’un seul mouvement musical, la famille, la cité, la patrie.

Ce mouvement dessine sa plus fine courbe dans cette maison de Charmes, entre la ville et la campagne, rien ne parle au sens du pittoresque, tout parlait hier à l’âme, et lui parlera encore mieux demain, puisque l’âme seule parle à l’Ââme, et que, le corps parti, l’âme occupera ici toute la place. Un bouquet de choses graciles : la fraicheur de la rivière féminine qui ressemble à son nom, le calme princier principauté spirituelle du jardin à la fran- çaise, le promenoir, pour les dialogues, du jardin anglais, l’incomparable saule pleureur devenu depuis le $ décembre le plus éloquent des arbres de France, et même ne l’était- il pas déjà? Les propos, la figure des hôtes paraissaient avoir été modelés par le cadre. Rien n’y manquait. Me sera-t-il permis d'y joindre ce point final : un bourgogne tout ducal, qu’on eût dit butiné dans les tentes du Témé- raire après la bataille de Nancy ? |

Les pèlerinages français. Les lieux spirituels de la France... Barrès ne les à pas seulement poursuivis avec une volupté, une nostalgie, une tristesse obstinées. Il y a ajouté. Il en a créé un ici. La maison de Mistral à Maillane, la maison de Loti à Rochefort, la maison de Barrès à Charmes, quel dialogue on instituerait entre ces trois œu- vres étonnantes, cette extrémité, sur la planète, pour un Français, du nisus qui fait secréter à l’animalcule des mers secondaires son enveloppe de calcaire ! Barrès avait raison, je crois, de considérer la Colline inspirée comme son œuvre la plus parfaite, celle aussi qui répondait à ses plus grandes épaisseurs de conscience lorraine et humaine. Dans des réussites, qui semblaient une série de chances, mais à base de persévérance et de bon sens, celle-ci vient en belle place : pèlerin des routes romanesques, avoir vécu dans l'ombre du pélerinage lorrain le plus vieux, le plus chargé d'histoire, de mythes et de romans, comme un chanoine

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de l'intelligence, un chanoine inquiet, dans l'ombre de sa cathédrale. Sur le visage de la France, Sion-Vaudémont et Charmes-sur-Moselle vont dialoguer éternellement, comme la colline et la prairie, comme, sur un visage, la paupière et le regard.

« Je refuse la mort, écrivait-il, il y a plus de vingt ans, avant de m'être soumis aux cités-reines d'Orient. » Il savait que ce grand pélerinage lui était par sa destinée, viendrait à son heure. Traduirons-nous ainsi sa phrase : J'accepte la mort quand je me serai soumis aux cités-reines d'Orient ? Peut-être. En tout cas tout se passa comme si la destinée veiïllait, comme si le fil était coupé après un dialogue attentif, subtil et bienveillant des Parques. S'y soumettre, pour un écrivain, c’est aussi dire commentifon s’y est soumis. Le pélerinage ne va pas sans sonf récit, l’un et l’autrese soutiennent et s’impliquent comme le chant et les paroles. La guerre empêcha Barrès de s’en occuper. Puis les suites de la guerre : le Rhin devenait son idée fixe. De l'arbre secret il détacha avec le Jardin sur l'Oronte un rameau de fleurs, d'oiseaux et de musique. Mais lil tar- dait à développer l'arbre, comme s'il sentait que sa vie y était liée. Enfin le livré se composa, s’imprima. Il y fallait la dernière touche : ce billet, cette signature pour des amis, qui conservent encore au livre imprimé un peu de l'être du manuscrit ancien, d’une Ethique écrite pour Nico- maque, d’un Froissart rédigeant des histoires pour le roi Richard. Dès que cette touche suprême eut été mise, Barrès cessa. Ce mot d'amitié, qui nous parvenait sur notre exemplaire le jourfmême de sa mort, nous ne Île verrons jamais sans admirer et sans envier le coup net qui fait tomber d’une statue ‘maintenant achevée, statue d’un pélerin pour ‘un lieu de pèlerinage la dernière, la moins palpable poudre du marbre.

Ayant fait, moi aussi; mon pèlerinage le long de cette Vie passionnante etfbelle, ayant été à Barrès comme il allait à Sion-Vaudémont ou à Daphné, je m'assieds, au

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terme demon offrande, sur un banc de la route, dont lui plairaient peut-être la place et la perspective. Je ne sais ce que sera, demain, l’imprévisible durée littéraire. Mais, au- jourd’hui, pour une heure, pour ‘un jour, pour quelques mois peut-être, tout se passe comme si l'élan de la litté- rature française venait aboutir à ce livre, en porter un moment le charme composite comme sa réussite dernière, comme un de ces Génies à la Chateaubriand, à la Sainte- Beuve, à la Renan, une riche expérience prend conscience de ses épaisseurs et laisse monter les nuées idéales de la sensibilité, de l'intelligence et du style. La première d'Europe elle naquit, cette littérature, sur la route des grands pèlerinages, celle de Saint-Jacques de Compos- telle. Elle eut d’abord un public de pèlerins, des poètes qui épousaient et dirigeaient l’âme confuse et ardente de ces pèlerins. La Chanson de Roland fut la première étincelle de ce chemin de Saint-Jacques. Le voyage de Barrès aux pays du Levant étale pour nous au bord opposé la nébu- leuse de dernières étoiles. Ne croyons point que ces pèle- rinages vivants suivent un inflexible chemin de piété. Un

monde violent et sauvage encombrait sur la route de Com-

postelle les hôtelleries que dénombre M. Bédier. Le troi- sième livre des Essais, c’est Montaigne rafraîchi et appro- fondi par le pèlerinage d'Italie, et nous savons ce qu’il en rapporte. Le terme de l’Jfinéraire de Paris à Jérusalem est-ce le tombeau du Christ ou l’amante qui attend romanesquement René à Grenade ? Et des pèlerinages passionnés de Barrès n’oublions pas les trois absences : celle de Jérusalem, il refuse d’aller en 1914, celle de Rome, qui ne l’intéressa jamais, celle d'Athènes, il resta en désarroi et se contenta de rédiger en artiste intelligent, exquis et ironique, son dernier devoir d’écolier. Laissons à cette route des pèlerinages, qui traverse notre littérature comme le chemin blanc de Saint-Jacques tend son écharpe sur la nuit étoilée et nue, son insoluble richesse, sa palpi-

tation vivante et son indétermination. À cette route est liée

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non seulement une des images qui nous restent de Barrès, mais aussi, j'imagine, l'être qui, de lui, subsiste pour lui. Ce goût méditatif de la mort, à la fois sa volupté et son poison, indiquaient peut-être que derrière la mort s’ou- vtirait pour lui un champ d’expériences, une carrière ardente d’effort et de création, un chemin encore de pèle- rinage. Pour lui? pour la Lorraine ? pour la France ? pour l’humanité ? pour la vie ? À ces limites mortuaires, sous les bouffées d’intelligence que dégage la dalle levée d’un tombeau, tout s'accorde en un même élan, dont une musique commune assure l’unité. Le Sirius de Renan flotte dans cette Voie Lactée. Aïnsi avons-nous vu samedi les funérailles de Barrès dans une Notre-Dame de la pensée. Après les funérailles hugoliennes de Paris, les funé- railles lamartiniennes, mistraliennes, de Charmes. Qualis artifex pereo. Le grand artiste est mort en artiste. « La destinée d’un grand homme est une Muse », a dit Cha-

.: . . . . A A LA teaubriand qui sentit mieux que personne, à ses côtés, la

présence de cette Muse. La destinée de Barrès ce fut un chœur de Muses, Muses choisies à l'exclusion d’autres, Vierges sages mêlées à des Vierges folles, et qui tout de même les dominent. Mais un chœur. Il a fait de l’ordre dans sa vie. Il nous a enseigné cet ordre. On me pardon- nera peut-être d’avoir, avec un peu d’excès, mis de l’ordre dans sa mort.

ALBERT THIBAUDET

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SIA ENG RAT NN E NE EERET

FRAGMENT :

J'entrai, sitôt après la publication de mes Cahiers d'André Walter (1891) dans la période la plus confuse de ma vie, selve obscure dont je ne me dégageai qu’à mon départ avec Paul Laurens pour l’Afrique. Période de dissipation, d’inquié- tude.. Volontiers je sauterais à pieds joints par-dessus, si, par le rapprochement de son ombre, ne se devait éclairer ce qui suivra ; de même que je trouve quelque explication et quelque excuse à cette dissipation, dans la contention morale m'avait maintenu l'élaboration des Cahiers. Si déjà je ne peux rien affirmer qui ne soulève en moi la revendication du contraire, quelle réaction l’exagération d'un tel livre ne devait-elle pas provoquer ? L’inquiétude que jy peignais, pour l'avoir peinte il semblait que j’en fusse quitte ; mon esprit ne se laissa plus occuper pour un temps que par des fadaises, plus guider que par la plus pro- fane, la plus absurde vanité.

Je n'avais pu savoir ce qu'Emmanuèle pensait de mon livre ; tout ce qu’elle m'avait laissé connaître, c’est qu’elle repoussait la demande qui s’ensuivit. Je protestai que je ne considérais pas son refus comme définitif, que j'acceptais d'attendre, que rien ne me ferait renoncer. Néanmoins je cessai pour un temps de lui écrire des lettres auxquelles elle ne répondait plus. Je restais tout désemparé par ce silence

1. Voir les numéros de la Nouvelle Revue Française des 1er Février, 1er Mars, rer Mai, rer Novembre, et rer Décembre 1920.

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et cette désoccupation de mon cœur ; mais l'amitié cepen- dant emplit le temps et la place que cédait l’amour.

Je continuais de fréquenter presque quotidiennement Pierre Louis. Il habitait alors, avec son frère, à l’extrémité de la rue Vineuse, le second étage d’une maison basse, qui fait angle et domine le petit Square Franklin. De la fenêtre de son cabinet detravail, la vue s’étendait versle Trocadéro et jusqu'au delà de la place. Mais nous ne songions guère à regarder au dehors, tout occupés de nous, de nos projets et de nos rêves. Pierre Louis, durant l’année de philoso- phie qu'il avait faite à Janson, s'était lié avec trois de ses camarades de classe, dont deux, Drouin et Quillot, devinrent bientôt mes intimes. (Avec Franc-Nohain, le troi- sième, je n’eus que d’agréables mais inconstants rapports.)

Je cherche à m'expliquer d’où vient que je n’ai nul désir de parler, dans ces Mémoires, d’amitiés qui pourtant tinrent une telle place dans ma vie. Peut-être simplement la crainte de me laisser trop entraîner. J'éprouvai par eux la vérité de cette boutade de Nietzsche : « Tout artiste n’a pas seulement à sa disposition sa propre intelligence, mais aussi celle de ses amis ». Pénétrant plus avant que je ne pou- vais faire dans telle région particulière de l’esprit, mes amis faisaient ofhice de prospecteurs. Par sympathie, si je les accompagnais quelque temps, c'était avec un instinctifsouci de ne point me spécialiser moi-même ; de sorte qu’il n’est pas un de mes amis que je ne reconnusse supérieur à moi dans cette région particulière; mais leur intelligence était sans doute plus cantonnée ; et tout en comprenant moins bien que chacun d’eux pris à part ce que celui-ci compre- nait le mieux, il me semblait que je les comprenais tous à la fois, et que, du carrefour je me tenais, mon regard plongeait à travers eux, circulairement, vers les perspectives diverses que me découvrait leur propos.

Et je ne dirais rien que de banal car chaque esprit se fait centre, et c’est autour de soi qu’on croit que le monde s’ordonne si, de chacun de ces amis, je ne me

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SI LE GRAIN NE MEURT 27

fusse flatté de devenir l'ami le meilleur. Je ne supportais point de penser qu’il pât avoir confident plus intime, et je n'offrais à tous aussi complètemeut que j’exigeais que cha- cun se donnât à moi. La moindre réserve m'eût paru indé- cente, impie ; et lorsque, quelques années plus tard, ayant hérité de ma mère, je fus appelé à aider Quillot, dont l’entreprise industrielle frisait la banqueroute, ce fut sans réticence aucune, sans examen; en lui donnant tout ce qu'il demandait, je ne croyais rien faire que de tout natu- rel,et j'aurais consenti davantage encore, sans m'inquiéter même si, ce faisant, je lui rendais réellement service ; de sorte que je ne sais plus aujourd’hui si, peut-être, je n’avais pas souci surtout de mon geste, et si, plus encore que l'ami, ce n'était pas l'amitié que j'aimais. Ma profession était quasi mystique, et Pierre Louis, qui ne s’y méprenait pas, en riait. Certain après-midi, dissimulé dans une boutique de la place Saint-Sulpice, il s'amusa de m’observer une heure durant, qui faisais les cent pas sous la pluie, ‘près de la fon- taine, exact au rendez-vous qu'il m'avait donné, le farceur ! et du reste je pressentais qu'il ne viendrait pas. Au demeurant j'admirais mes amis plus encore que moi-même ; je n’en imaginais pas de meilleurs. Cette sorte de foi que javais en ma prédestination poétique, me faisait accueillir tout, voir tout venir à ma rencontre et le croire providen- tiellement envoyé, désigné par un choix exquis, afin de m’assister, de m’obtenir, de me parfaire. Jai gardé quelque peu de cette humeur-làet,dans les pires adversités, cherche instinctivement par quoi je pourrais m'en amuser ou m'en instruire. Même je pousse si loin l’amor fati, aue je répugne à considérer que peut-être tel autre événement, telle autre issue, aurait pu m'être préférable. Non seulement j'aime ce qui est ; mais je le tiens pour le meilleur.

Et pourtant, méditant sur ce temps passé, je suppute aujourd’hui de quel profit eût été pour moi l'amitié d’un naturaliste : l’eussé-je, en ce temps, rencontré, mon goût pour les sciences naturelles était si vif, que je me précipi-

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tais à sa suite, désertant la littérature... D’un musicien : dans le cercle autour de Mallarmé, je fus bientôt entraîné par Louis, chacun se piquait d'aimer la musique, Pierre Louis le premier ; mais il me paraissait que Mallarmé lui- même et tous ceux qui le fréquentaient, recherchaient dans la musique encore la littérature. Wagner était leur dieu. Ils lexpliquaient, le commentaient. Louis avait une façon d'imposer à mon admiration tel cri, telle interjection, qui me faisait prendre la musique « expressive» en horreur. Je me rejetais d'autant plus passionnément vers ce que j'appelais la musique « pure », c’est-à-dire celle qui ne pré- tend rien signifier ; et, par protestation contre la polyphonie wagnérienne, préférais (je le préfère encore) le quatuor à l’orchestre, la sonate à la symphonie. Mais déjà la musique m'occupait à l'excès ; j'en oignais mon style... Non, l'ami qu’il m’eût peut-être fallu, c’est quelqu'un qui m'eût appris à m'intéresser à autrui et qui m'eût sorti de moi-même: un romancier. Mais en ce temps je n’avais de regards que pour l’âme, de goût que pour la poésie. Certes je m’indignais d'entendre Pierre nommer Guez de Balzac « Balzac le Grand », par mépris pour l’auteur de la Comédie Humaine ; mais pourtant il était dans le vrai lorsqu'il m'invitait à mettre les questions de forme au premier rang de mes préoccupations et je lui suis reconnaissant de son conseil.

Je crois bien que, sans Pierre Louis, j'aurais continué de vivre à l’écart, en sauvage ; non que le désir m’eût manqué de fréquenter les milieux littéraires et d’y quérir des ami- tiés; mais une invincible timidité me retenait, et cette crainte, qui me paralyse souvent encore, d’importuner, de gêner ceux vers qui je me sens le plus naturellement entrainé. Pierre, plus primesautier, plus hardi, certaine- ment aussi plus habile, et de talent déjà plus formé, avait fait offrande de ses premiers poèmes à ceux de nos aînés que nous consentions d'admirer. Pressé par lui, je décidai d’aller porter mon livre à Hérédia.

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Je lui ai parlé de toi. Il t'attend, me répétait-il.

Hérédia n’avait pas encore réuni ses sonnets en volume ; la Revue des deux Mondes en avait publié certains; Jules Lemaître en avait cité d’autres ; la plupart, inédits encore, et dont notre mémoire gardait jalousement le dépôt, nous paraissaient d’autant plus splendides que le vulgaire les ignorait. Mon cœur battait quand, pour la première fois, je sonnai à la porte de son appartement, rue Balzac.

À quel point Hérédia ressemblait peu à l’idée que je me faisais alors d’un poète, c’est ce qui d’abord me consterna. Aucun silence en lui, aucun mystère; nulle nuance dans le bégayant claironnement de sa voix. C'était un petit homme, assez bien fait, quoique un peu court et replet ; mais il cambrait d'autant jarret et taille, et marchait en fai- sant sonner les talons. Il portait la barbe carrée, les cheveux en brosse, et un lorgnon par dessus lequel, ou, plus sou- vent, à côté duquel, il jetait un regard singulièrement trouble et voilé, sans malice aucune. Comme la pensée ne l'encombrait pas, il pouvait sortir tout de go ce qui lui pas- sait par la tête, et cela donnait à sa conversation üne ver- deur extrêmement plaisante. Il s’'intéressait à peu près exclusivement au monde extérieur et à l’art ; je veux dire qu'il restait on ne peut plus embarrassé dans le domaine de la spéculation, et qu’il ne connaissait d'autrui que les gestes. Mais il avait beaucoup de lecture, et, comme il igno- rait ses manques, rien ne lui faisait besoin. C'était plutôt un artiste qu’un poète ; et plutôt encore un artisan. Je fus terriblement déçu d’abord ; puis jen vins à me demander si ma déception ne venait pas de ce que je me faisais de Part et de la poésie une idée fausse et si la simple perfection de métier n’était pas chose de plus de prix que je n'avais cru jusqu'alors. Il accueillait à bras ouverts, et son accueil était si chaud que l’on ne s’apercevait pas tout de suite que son cerveau était un peu moins ouvert que ses bras; mais il aimait tant la littérature que, même ce qu’il ne compre- nait pas par l'esprit, je crois encore qu'il y parvenait par la

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lettre, et je ne me souviens pas de lavoir entendu bêtifier sur rien:

Chaque samedi; Hérédia recevait ; dès quatre heures son fumoir s’emplissait de monde : diplomates, journa- listes, poètes ; et j'y serais mort de gêne si Pierre Louis n’eût été là. C'était aussi le jour de réception de ces dames ; parfois un des assidus passait du fumoir dans le salon, ou vice versa ; par la porte un instant entr'ouverte, on entendait un gazoutllement de voix fûtées et de rires ; mais la peur d'être aperçu par Madame de Hérédia ou par une de ses trois filles, à qui je sentais bien qu’il eût été séant, après que je leur eus été présenté, et pour répondre à l'amabilité de leur accueil, que j'allasse un peu plus sou- vent présenter mes hommages cette peur me retenait à l'autre extrémité du fumoir, caché dans la fumée des ciga- rettes et des cigares comme dans une olympienne nuée.

Henri de Régnier, Ferdinand Hérold, Pierre Quillard, Bernard Lazare, André Fontainas, Pierre Louis, Robert de Bonnières, André de Guerne, ne manquaient pas un samedi. Je retrouvais les six premiers chez Mallarmé, le mardi soir. De tous ceux-ci, nous étions Louis et moi les plus jeunes.

Chez Mallarmé s’assemblaient plus exclusivement des poètes ; ou des peintres parfois (je songe à Gauguin et à Whistler). J'ai décrit par ailleurs cette petite pièce de la rue de Rome, à la fois salon et salle à manger ; notre époque est devenue trop bruyante pour qu’on puisse se figurer aisément aujourd'hui la calme et quasi religieuse atmos- phère de ce lieu. Certainement Mallarmé préparait ses con- versations, qui ne différaient souvent pas beaucoup de ses « divagations » les plus écrites ; mais il parlait avec tant d'art et d’un ton si peu doctrinal qu’il semblait qu'il vint d'inventer à l’instant chaque proposition nouvelle, laquelle il n’affirmait point tant qu’il ne semblait vous la soumettre, interrogativement presque, l'index levé, l'air de dire : « Ne pourrait-on pas dire aussi ?... peut-être... » et faisant

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presque toujours suivre sa phrase d’un : « N'est-ce pas ? » par quoi sur certains esprits il eut sans doute le plus de prise.

Souvent quelque anecdote coupait la « divagation », quelque bon mot qu'il rapportait avec préciosité, tourmenté par ce souci d'élégance et de perfection qui fit son art s'écarter si délibérément de la vie.

Certains soirs que l’on n'était pas trop nombreux autour de la. petite table, Madame Mallarmé s’attardait, brodant, et près d'elle sa fille. Mais bientôt l'épaisseur de la fumée les faisait fuir ; car au milieu de la table ronde autour de laquelle nous étions assis, un énorme pot à tabac l’on puisait, chacun roulant des cigarettes ; Mallarmé lui-même fumait sans arrêter, mais de préférence une petite pipe de terre. Et vers onze heures, Geneviève Mallarmé rentrait, apportant des grogs ; car, dans ce très simple intérieur, il n’y avait pas de domestique, et à chaque coup de sonnette le Maître lui-mêmeallait ouvrir. |

Je peindrai quelques-uns de ceux qui s’empressaient auprès de ces deux directeurs, et qui devinrent mes com- pagnons. Il semblait qu’en ce temps-là nous fussions sou- mis, plus ou moins consciemment, à quelque indistinct mot d'ordre, plutôt qu'aucun de nous écoutit sa propre pensée. Le mouvement se dessinait en réaction contre le réalisme, avec un remous contre le Parnasse également. Soutenu par Schopenhauer, à qui je ne comprenais pas que certains pussent préférer Hegel, je tenais pour « con- tingence » (c’est le mot dont on se servait) tout ce qui n'était pas « absolu », c’est-à-dire toute la prismatique diversité de la vie. Pour chacun de mes compagnons il en allait à peu près de même ; et l'erreur n’était pas de cher- cher à dégager quelque beauté et quelque vérité d’ordre général de l’inextricable fouillis que présentait alors le « réalisme » ; mais bien, par parti pris, de tourner le dos à la réalité. Je fus sauvé par gourmandise... Je reviens à mes compagnons.

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Henri de Régnier était assurément le plus marquant d'eux tous. Son physique déjà le désignait. Sous des allu- res d’une cordialité charmante, encore qu’un peu hautaine, il cachait le sentiment constant, mais discret, de sa supé- riorité. De corps trop grand, maigre et quelque peu dégin- gandé, il faisait de sa maladresse une grâce. On était, au premier aspect, frappé par la hauteur de son front, la lon- gueur de son menton, de son visage, l'élégance de ses belles mains qu'il en approchait constamment pour tordre de longues moustaches châtaines, tombantes, à la gauloise. Un monocle complétait le personnage. Leconte de Lisle avait mis le monocle à la mode dans le cénacle et plusieurs de ces Messieurs le portaient. Chez Hérédia, chez Mallarmé, Régnier, par déférence, restait presque muet ; c’est-à-dire qu'avec une habileté enjouée, il ne fournissait à l’entretien (je parle de celui de Mallarmé) que cette discrète réplique qui lui permit de rebondir. Mais en tête à tête sa conver- sation devenait exquise. Il ne se passait pas quinze jours que je ne reçusse un billet de lui : « Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez donc demain soir. » Je ne suis pas certain qu'aujourd'hui je prendrais plaisir égal à ces soirées, mais en ce temps je ne souhaitais rien davantage. Je n’ai pas souvenir qu'aucun de nous deux parlât beaucoup ; et en ce temps je ne fumais pas encore ; mais certaine indo- lence, mais le charme insolite de cette voix, moins musicale sans doute que celle de Mallarmé, plus sonore et qui deve- nait incisive dès qu’elle n’était pas assourdie ; mais certain art de présenter sous l'aspect le plus fantasque et le plus déconcertant son opinion et je n'ose dire : sa pensée, car on tenait en grand discrédit la pensée ; mais je ne sais quel amusement malicieux en face des êtres et des choses. Le temps passait et quand minuit sonnait j'étais aux regrets de partir.

L'on comprend que, pour ces portraits, je réunisse en un faisceau les traits qui, parfois sur plus de dix ans, s’épar- pillent. Ainsi ce n’est qu'un peu plus tard... je me souviens

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d’un soir : Régnier me paraissait soucieux ; il laissait tom- ber son monocle; son regard se perdait :

Qu’avez-vous, mon ami ? dis-je enfin.

Eh ! me répondit-il, avec un hochement de tout le haut du corps et sur un ton grave et bouflon tout à la fois : je m'apprête à passer le cap de la trentaine.

Il me parut du coup très vieux. Comme il ya longtemps de cela !

En ce temps, Francis Vielé-Grifin était son ami le plus intime. Souvent on associait leurs deux noms ; on confon- dait leur poésie ; pour le public, durant Jongtemps, seul le vers régulier semblait permettre des diflérences ; tous les vers libres se ressemblaient. Il en va de même chaque fois qu'une nouvelle technique s'impose, en musique, en pein- ture, en poésie. Rien de plus divergent pourtant que ces deux êtres; leuramitié, comme celle qui m’unissait à Pierre Louis, avait pour base une maldonne. Rien de plus franc, de plus honnête, de plus primesautier que Griffin ; et je ne veux point dire que, contrairement à lui, Régnier fût retors, pervers et dissimulé ; non certes ! mais une culture savante s'était saisie de ses sentiments les plus tendres, les plus naturels, les meilleurs, pour les polir, les lustrer, les assou- plir, de sorte qu’à la fin il semblait qu'il n'éprouvât rien par surprise et ne connût nulle émotion dont par avance il ne fût maître et qu’il n’eût résolu d’éprouver. Certains s'efforcent d’atteindre cet état (j’en ai connu) qu'ils consi- dèrent comme l’état supérieur ; il m'a souvent paru qu'ils y parvenaient un peu facilement, un peu vite, et toujours à leur détriment ; autrement dit, il me paraît que cet idéal ne convient qu'à ceux qui s'efforcent en vain d’y atteindre. Grifhn certes ne s’y efforçait guère. Il s’afirmait par bou- tades, humoureusement, et malgré le plus sincère amour pour notre pays et pour le doux parler de France, il gar- dait je ne sais quoi de vert et d’insoumis dans l'allure, qui sentait farouchement son Nouveau-Monde. Un léger gras- seyement, qu'on eût dit bourguignon, dans sa voix (jai

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retrouvé le même à peu près chez son charmant compa- triote Stuart Merrill) donnait à ses moindres propos une saveur singulière ; si seulement il n’eût pas trop chéri le paradoxe, rien n’eût été plus cordial que sa façon de s’ex- primer. Il était de tempérament extraordinairement com- batif ; par générosité, grand redresseur de torts ; au fond quelque peu puritain ; il s’accommodait mal de l’extrême licence, souvent affectée, du milieu littéraire qu’il fréquen- tait. Il partait en guerre, contre le vers alexandrin, contre Mendès, contre les mœurs, contre l’époque, et terminait souvent un récit par cette phrase, qu’accompagnait un grand rire amusé (car il s’amusait de son indignation même) :

Mais enfin, Gide! allons-nous ?

Il avait un visage tout rond, tout ouvert, un front qui semblait se prolonger jusqu’à la nuque ; mais il ramenait une grosse mèche de cheveux plats, d’une tempe à l’autre, pour abriter sa précoce calvitie ; car, malgré sa liberté d’al- lures, il était soucieux du décorum. Très coloré ; un regard couleur myosotis (certains, qui l’ont fort bien connu, m'afhrment que son œil était jaune-gris ; mais je ne puis revoir son regard que couleur de myosotis). On le sen- tait très fort, sous le boudinement de ses petites jaquettes ; ses pantalons paraissaient toujours trop étroits et ses bras se terminaient trop tôt par des mains moins longues que larges. On racontait qu’un soir, après un dîner, il avait parié de sauter à pieds joints par-dessus la table, et l'avait fait sans rien casser. Ceci c’est la légende ; le vrai c’est que, si peu qu'on l'en priât, il sautait sans élan par-dessus les chaises, dans un salon, ce qui, pour un poète, est déjà uffsamment surprenant.

I est le premier qui m'ait écrit au sujet des Cahiers d'André Walter. Je ne l’oubliais point et cherchais à lui marquer ma reconnaissance. J'aurais voulu pouvoir causer mieux avec lui ; mais l'abondance de ses paradoxes me bous- culait affreusement ; pour ne pouvoir épouser sa façon, je

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me faisais l’eflet d’un imbécile, et bientôt il n’y avait plus que lui qui parlât; car il était de ceux qui, pour bien par- ler, ont besoin de n’écouter point l’autre. Il m'est arrivé de l'aller voir avec du précis à lui dire, et d’être reparti sans avoir pu placer trois mots.

Un autre petit travers d’esprit apportait dans mes rela- tions avec lui un peu de gène: une susceptibilité toujours en éveil, mais pas toujours bien éclairée. Comme il avait sans cesse peur qu'on ne lui manque, j'étais sans cesse en souci de ne paraître point lui manquer. Le plus souvent sa précaution aboutissait à quelque impair énorme, dont il restait penaud, jusqu’à ce que l’emportât sa cordialité, qu’il avait de la qualité la meilleure ; un gros rire amusé balayait tout, et l’on ne voyait plus devant soi que le limpide de son regard. Un exemple vaudra mieux que les commen- taires (j'ai dit que j’écrasais ici les souvenirs de plus de dix ans) :

J'avais succédé à Léon Blum dans les fonctions de cri- tique”à la Revue Blanche ; je m’occupais des livres de prose ; à côté de moi, (Gustave Kahn s’occupait de la poésie. Je rappelle en passant que, dans certains milieux, Gustave Kahn passait pour «linventeur du vers libre » ; c'était en ce temps une question fort débattue ; elle échauflait la bile de plus d’un, de Grifhn entre autres, qui prétendait que le vers libre, au besoin, se serait bien passé de Kahn, qu’il était tout seul, ou qu'il avait tel autre père... Parut la Légende ailée de Wieland, que Griffin m’envoya, comme il faisait ses autres livres. Regrettant qu’il ne m'appartint pas

- d'en rendre compte, je glissai, sans songer à mal, cet alexan-

drin'malencontreux, dans la lettre jele remerctais : Oue ne puis-je chasser sur les terres de Kabn ! Sans doute le sang de Grifhn ne fit qu’un tour ; toujours

est-il que, trois jours après, je recevais cette lettre, qui me plongea dans la stupeur :

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20 février 1900. Cher André Gide, J'étudie votre lettre depuis quarante-huit heures. Je me résous à vous demander par retour du courrier, le sens et la portée de cette phrase étrange :

Que ne puis-je chasser sur les terres de Kahn !

En attendant votre explication, j'ai l'honneur d’être Votre serviteur.

Nous étions l’un et l’autre de trop bonne foi et notre sympathie réciproque était trop vive, pour que le malen- tendu ne fût pas bientôt dissipé.

Cette impétuosité de Griffin, perçait la générosité de son caractère, m'entraîna dans une erreur assez grave, en elle-même et par ses suites je veux parler de la déprécia- tion d’un livre de Régnier: La double Maîtresse ”emboîtai le pas avec une docilité un peu niaise et que bientôt après je regrettai cordialement. Il apparaissait à Grifhn que Régnier, en écrivant ce livre, faisait fausse route. Peu de temps auparavant, le Trèfle blanc avait révélé tel autre côté de sa nature qui, plus frais, plus arcadien, s’apparentait à Grifhn bien davantage. Griffin n’était rien moins que livresque, et ce qu’il apportait de meilleur c'était peut-être, avec la clef des champs, je ne sais quelle sponta- néité encore gauche, quelle fraicheur, dont notre littéra- ture, il faut le reconnaître, avait en ce temps grand besoin. La grâce de la Double Maîtresse lui paraissait tirer arrière ; dans ce livre exquis, il ne voyait que littérature et dépra- vation affectée ; il fit tant que me persuader que je rendrais aux lettres françaises, et à Régnier lui-même, notoire ser- vice, en le ramenant (comme sil se pouvait !) et en dénon- çant franchement l’incartade. Que l’on m’entende : je ne prétends nullement décliner, ni même diminuer, la respon- sabilité de l’injuste article que j'écrivis alors ; mais rarement je me donnai l’occasion de regretter plus de n'avoir point suivi mon goût naturel, d’avoir cédé à ce besoin de réac-

STE

Ld

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tion, de résistance (qui m'est naturel, lui aussi) et non tout simplement à ma pente. Il va sans dire que Régnier conti- nua de suivre la sienne, pour le plus grand ravissement des lecteurs ; et mon article n'eut d'autre effet que de rafraîchir beaucoup nos relations, qui jusqu'à ce jour n'avaient été qu’excellentes. Au demeurant, n’eût été cet article, nous eussions bientôt rencontré d’autres raisons de brouille ; nos goûts différaient trop.

Un des plus assidus chez Mallarmé, chez Hérédia, chez Bonnières, chez Judith Gautier, chez Leconte de Lisle, assurément c'était Hérold. Je n’ai point fréquenté chez ces deux derniers, et très rarement chez Bonnières ; je n’en parle que d’après oui-dire; mais ce que je sais suffhisam- ment c’est que je rencontrais Ferdinand Hérold partout. Il ne vous quittait point qu’il n’eût pris nouveau rendez-vous, et j'admire qu'il lui restât quelque temps pour écrire ou lire ; mais le fait est qu’il écrivait beaucoup et qu'il avait tout lu. Il était inépuisablement documenté sur tous les sujets s’accrochaient nos passions d'alors : les sonnets dits «bigornes » par exemple, ou l’emploi du saxophone dans l’orchestre, sur quoi il pouvait vous entretenir des kilomètres durant ; car, à quelque heure que lon sortit de chez Mallarmé, d’une réunion ou d’un spectacle, il vous raccompagnait toujours, et à pied. Ma mère l’aimait bien pour cela car elle craignait de me savoir seul dans les rues, passé minuit, et comptait que Hérold ne m’abandonnerait qu’à ma porte. À l’aide d’une barbe énorme il tâchait de donner un air mâle à son visage débonnaire et poupin ; c'était le meilleur des camarades, le plus fidèle des amis; on le retrouvait chaque fois qu’on avait besoin de lui, et même plus souvent encore. On eût dit qu'il attendait autrui pour exister. Ferdinand Hérold portait la tête quel- ques centimètres plus en arrière et la barbe plus en avant, depuis qu'il avait fait paraître un article sur ou plutôt: contre le respect ; il était démontré que la Sagesse, au contraire de ce qu’en disait Salomon, commençait seule-

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ment cessait la crainte de Dieu. Et chaque respect envers les parents, les coutumes, les autorités et le reste chaque respect, dis-je, comportant un aveuglement, c’est seulement en s’affranchissant de ceux-ci que l’homme pou- vait espérer de progresser vers la lumière. L’antimilitarisme de Quillard, de Lazare, de Hérold et de quelques autres, allait jusqu’à l'horreur de tout uniforme. L’uniforme était assimilable, selon eux, à-la livrée des domestiques, attentait à la dignité individuelle. Et je ne voudrais pas les désobliger en parlant de leur internationalisme, car peut-être, après tout, que je leur fais injure en leur supposant rétrospecti- vement ces opinions, mais le fait est que, les ayant, moi, je croyais certainement les partager avec eux. Et même je ne concevais pas qu'un être ayant atteint un certain degré d'intelligence et d'éducation, pût en avoir d’autres. On comprend que dans ces conditions je considérasse le service militaire comme une calamité insupportable, à laquelle il était séant de chercher à se soustraire, s’il se pouvait sans désertion.

Hérold était parfois flanqué de son beau-frère, un Belge énorme, du nom de Fontainas, qui était peut-être bien le meilleur des êtres, du cœur le plus tendre, et pas bête, je crois, autant qu’on en pouvait juger par ses silences. Il semblait avoir découvert que le plussûr moyen de ne jamais dire de bêtises est de ne point parler du tout.

Que dirai-je du comte Robert de Bonnières ? Sa jeune femme avait un renom de beauté qui n’était pas pour rien dans l'accueil qu'il trouvait partout. Je crois aussi qu'il avait fait du journalisme. Il venait de publier un roman: Le petit Margemont, que je n’ai pas lu, mais les habitués du salon de Hérédia se plaisaient à reconnaître les qualités dela tradition française. Il achevait alors un recueil de petits contes en vers de huit pieds, dont il donnait volontiers lecture. Il était assez bon, je crois(je parle de l’homme), mais de nature colérique.et je faillis déchaîner un orage, le jour où, chez Hérédia, comme il venait de donner lecture du

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dernier de ses récits. C'était, il m'en souvient, l’histoire d’un gant que laisse tomber ou que jette une dédaigneuse beauté ; le galant chevalier rebuté s’empresse, et, bien qu’il :1e8 P > q y ait péril, je ne sais trop lequel, ramasse le gant (n’y at-il pas quelque chose de ce goût-là, dans Schiller ?) puis, tan- dis que la belle, enfin conquise, se penche, lui, dédaigneux q ) q ) P 2 » 8 à son tour

Passe aussi son chemin, ma chère.

Ainsi se terminait le récit. Silencieux d’ordinaire autant que Fontainas, je ne sais quelle audace me prit :

-> Ne craignez-vous pas le «sse aussi son » ? deman- dai-je. Tout le monde se regarda ; et ce qui me sauva, c’est qu'on ne comprit pas d’abord. Puis que pouvait Bonnières contre le fou rire qui s’empara de chacun? Je crois que, depuis, il a modifié ce dernier vers.

Bonnières passait pour avoir beaucoup rm cette réputation lui donnait une grande assurance. Il avait sur n'importe quoi des opinions d’autant plus inébranlables, qu'il n’écoutait jamais que lui. Dieu ! que son ton péremp- toire me tapait sur les nerfs, quand je l’entendais affirmer :

L'œuvre de chaque auteur doit pouvoir se résumer dans une formule. Plus aisément elle s’y réduit, plus elle a chance de survivre. Tout ce qui déborde est caduc.

Que devins-je certain jour où, m'étant décidé à aller chez lui, cédant à sa cordiale insistance, il me demanda si j'avais déjà ma formule ? Il s'était emparé d’un bouton de ma veste, et son visage était presque contre le mien, selon son habitude. Epouvanté, je reculai d’abord et fis mine de ne pas comprendre ; mais lui, qui ne me lâchait point :

Enfin, reprenait-il, vous voudriez, par avance, résumer votre œuvre future en une seule phrase, en un mot, quel serait-il ? Ce mot, le savez-vous, vous-même ?

Parbleu ! m’écriai-je, impatienté.

Eh bien ! quel.est-il ? Allons! Sortez-le. Tout est là.

Et le plus ridicule c’est que je la connaissais, ma formule,

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et que, simplement par pudeur, j’hésitais à la livrer à ce roquentin, comme le pur secret de ma vie. Enfin n’y tenant plus, et tremblant d’une vraie fureur, j’articulai d’une voix blanche :

Nous devons tous représenter.

Il me regarda avec stupeur, puis enfin lâcha mon bouton:

Eh bien ! allez-y ! mon garçon, cria-t-il. « Représen- tez. » (Il était mon aîné de beaucoup).

Je paraîtrai vraiment trop bête si je n’explique un peu ma « formule ». En ce temps elle dominait d'autant plus impérieusement mes pensées, qu'elle était nouvelle mai- tresse. La morale selon laquelle j'avais vécu jusqu’à ce jour cédait depuis peu à je ne savais trop encore quelle vision plus chatoyante de la vie. Il commençait à m'apparaître que le devoir n’était peut-être pas pour chacun le même, et que Dieu pouvait bien avoir lui-même en horreur cette uniformité contre quoi protestait la nature, mais à quoi ten- dait, me semblait-il, l'idéal chrétien, en prétendant mater la nature. Je n’admettais plus que morales particulières et présentant parfois des impératifs opposés. Je me persuadais que chaque être, ou tout au moins que chaque élu avait à jouer un rôle sur la terre, le sien précisément, et qui ne ressemblait à nul autre; de sorte que tout effort pour se soumettre à une règle commune, devenait à mes yeux tra- hison ; oui, trahison, et que j’assimilais à ce grand péché contre l'Esprit « qui ne serait point pardonné», par quoi être particulier perdait sa signification précise, irrempla- çable, sa «saveur» qui ne pouvait lui être rendue. Javais écrit, en épigraphe du journal, que je tenais alors, cette phrase latine cueillie je ne sais :

« Proprium opus humani generis totaliter accepti est actuare semper totam potentiam intellectus possibilis. »

Au vrai, j'étais grisé par la diversité de la vie, qui com- mençait à m'apparaître, et par ma propre diversité... Mais je m'étais promis, dans ce chapitre, de ne parler que du voisin. J'y reviens.

SI LE GRAIN NE MEURT 4X

Bernard Lazare, de son vrai nom Lazare Bernard, était un

- juif de Nimes, non point petit, mais d’aspect court et

ineffablement déplaisant. Son visage semblait tout en joues, son torse tout en ventre, ses jambes tout en cuisses. À travers son monocle il jetait sur choses et gens un regard caustique et semblait mépriser furieusement tous ceux-là qu'il n’'admirait point. Les plus généreux sentimentsle gon- flaient, c’est-à-dire qu’il était sans cesse indigné contre la muflerie et la crapulerie de ses contemporains ; maisil semblait qu’il eût besoin de cette muflerie et qu'il ne prit conscience de lui que par une opposition violente, car, sitôt que son indignation faiblissait, rien plus ne restait que des reflets, et il écrivait le Miroir des légendes.

Lazare et Grifhn conjuguaient leurs humeurs combatives dans les Entretiens politiques et littéraires. Cette petite revue, à couverture sang de bœuf, était, ma foi, fort bien rédigée, et je me trouvai extrêmement flatté d’y voir paraître mon Traité du Narcisse. J'ai toujours manqué à un degré incroyable de ce sens, qui est à la base de bien des audaces : l'intuition de mon crédit dans l’esprit d'autrui ; je vise tou- jours au-dessous de ma cote, et non seulement je ne sais rien exiger, mais le moins que l’on m’accorde je m'en sens honoré et déguise mal ma surprise ; c’est une faiblesse dont, à l’âge de cinquante ans', je commence à peine à me guérir.

Bernard Lazare me faisait peur ; je sentais indistincte- ment en lui des possibilités déroutantes et qui n'auraient plus rien à voir avec l’art; et sans doute ce sentiment ne m'était point particulier, et maintenait-il à certaine dis- tance, sinon Quillard et Hérold, que des préoccupations de même ordre allaient entraîner à leur tour, du moins Régnier, Louis et moi.

Âs-tu remarqué le tact de Régnier ? me disait Louis ; l'autre jour, il a failli se laisser aller à traiter Lazare tout à fait en camarade. Mais, sur le point de lui taper le genou,

1. Écrit en 1919.

ES

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il s’est retenu. As-tu vu sa main qui restait en l’air ? Et lorsque Lazare, au moment de l'affaire Dreyfus, mit flamberge au vent et assuma le rôle important que lon sait, nous comprîimes du coup qu'il venait de trouver sa ligne et que, dans la littérature, jusqu'alors, il avait fait antichambre comme tant d’autres font toute leur vie.

Albert Mockel, que je n’ai pas encore nommé, dirigeait une petite mais importante revue Franco-Belge : Ja Wal- lonie. Comme le goût de chacun, dans une école (et nous en formions une assurément) par frottement, se tempère et s’affine, il était rare que l’un de nous commît une erreur de jugement ; ou du moins cette erreur était-elle alors, le plus souvent, celle du groupe entier. Mais, en plus de ce goût collectif, Mockel jouissait d’un sens artistique des plus fins. Il poussait même la finesse jusqu’à la ténuité. En regard de l’amenuisement de sa pensée, la vôtre vous paraissait épaisse et vulgaire ‘. Ses propos étaient d’une sub- tilité si rare, et pleins d’allusions si minutieuses, que lon courait sur l’extrême pointe du pied pour le suivre. La conversation, par excès d'honnêteté, par scrupule, n’était le plus souvent qu’une mise au point vertigineuse. Au bout d’un quart d'heure on était laminé. Il écrivait entre temps sa Chantefable un peu naïve.

En plus de tous ceux-ci, que je retrouvais plusieurs fois par semaine chez Hérédia, chez Mallarmé, ou ailleurs, je fréquentais régulièrement un pauvre garçon, que je n’ose appeler précisément un ami, mais pour qui je m'étais pourtant épris d’une affection singulière. André Walke- naer, petit-fils de lérudit lettré à qui nous devons une remarquable Wie de La Fontaine, était un être malingre et souffreteux, trop intelligent pour ne pas comprendre le prix de ce qui lui était refusé, mais à qui la nature n’avait donné qu'une voix fluette, et que juste ce qu'il en fallait pour se

1. Mallarmé parlait d’une dame si extraordinairement distinguée. « Quand je lui dis bonjour, je me fais toujours l'effet de lui dire : Merde. »

FREE

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plaindre. Sorti de lEcole des Chartes, et devenu depuis sous-bibliothécaire à la Mazarine. Une assez proche parenté le rattachait à ma tante Démarest, qui m'avait fait le ren- contrer à un dîner, Je n’avais pas encore achevé mes Cahiers d'André Walter, c’est-à-dire que j'avais un peu moins de vingt ans ; André Walkenaer était de quelques mois plus âgé. Je fus tout aussitôt flatté par son empressement et l'attention qu’il m’accordait ; pour ne point demeurer en reste, jimaginai de découvrir en lui d’extraordinaires res- semblances avec le héros imaginaire d’un livre que vague- ment je projetais d'écrire, sous ce titre : L'Education sentimentale. IL y avait bien déjà celle de Flaubert ; mais la mienne répondait mieux au titre. Naturellement, Wal- kenaer, fort excité, s’éprit de ce livre je devais le por- traire. Je lui demandai s’il consentirait à venir poser devant moi, comme il ferait devant un peintre. Nous primes jour. Et c’est ainsi que, trois ans durant, tout le temps que j'étais à Paris, André Walkenaer vint s'installer chez moi de deux à cinq, chaque mercredi ; à moins que je n’allasse chez lui ; et parfois nous prolongions jusqu’au dîner nos séances. Nous causions inlassablement, intarissablement ; le texte deslivres de Proust est ce qui me rappelle le mieux le tissu de nos causeries. Nous glosions sur tout et cou- pions en quatre les plus ténus cheveux du monde. Temps perdu ? Je ne puis le croire : une certaine subtilité de pen- sée et d'écriture nes’obtient pas sans ergotages. J'ai dit que le pauvre garçon était de santé très précaire : son fragile organisme n'échappait à l’asthme qu’en se couvrant pério- diquement d’eczéma ; c'était pitié que de voir ses traits

tirés, que de l'entendre haleter et geindre ; il gémissait

aussi du désir d'écrire et, incapable de rien, se contorsion- nait l'esprit affreusement. Je l’écoutais me raconter ses vel- léités, ses déboires, impuissant à le consoler sans doute, mais prêtant à son mal, par l’intérêt que je prenais à l’en- tendre en parler, une apparence raison d’être.

Il me fit faire la connaissance d’un être encore plus falot

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que lui-même, dont je tairai le nom. X. avait juste assez d'épaisseur pour promener dans les salons, des vêtements de coupe impeccable. Quand on sortait dans le monde avec lui, on s’étonnait de ne pas le voir accroché tout entier au vestiaire. Dans les salons, il faisait sourdre, de derrière une longue et soyeuse barbe couleur de miel, un extraordinaire fantôme de voix flûtée, qui nuançait suave- ment des banalités d’une fadeur insurpassable. Il commen- çait à vivre à l’heure du thé, courant le monde, il jouait le rôle de gazetier, de truchement, de trait d’union et d'écouteur. Il n'eut de cesse qu'il ne m'eût introduit dans quelques-uns de ces milieux Walkenaer fréquentait aussi. Fort heureusement je n’avais rien en moi qui me permît de briller beaucoup dans le monde ; les salons je me fourvoyai, j'y faisais figure d'oiseau de nuit ; j'y pro- menais, il est vrai, des redingotes assez bien faites ; et mes cheveux longs, mes cols hauts, mon attitude penchée, attiraient l’attention, que devaient décevoir mes propos; car j'avais l'esprit si lourd, du moins si peu monnayé, que j'en étais réduit à me taire chaque fois qu’il eût fallu plaisanter. Chez Madame Beulé, chez Madame Baignères (qui n’était point bête) chez la Vicomtesse de J... (Oh! Monsieur X., s’écriait celle-ci, récitez-nous donc le Vase cassé de Sully Prudhomme. Elle estropiait ainsi titres et noms ; parlait de sa grande admiration pour le peintre anglais John Burns, voulant dire, on suppose, Burne Jones) je ne fis que quelques apparitions épouvantées.

Chez la princesse Ouroussof l'intérêt était plus vif; on s’'amusait du moins. Les propos étaient sans contrainte, les plus fous, les mieux accueillis. La princesse, d’une beauté plantureuse, dans des toilettes orientales, mettait aussitôt chacun à l'aise avec son affabilité volubile et son air de s'amuser elle-même de tout. La loufoquerie de la conver- sation tenait parfois du fantastique et l’on doutait alors si vraiment l’hôtesse était inconsciente et dupe de certaines énormités ; mais une sorte de bonhomie cordiale, dont elle

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ne se départait point, décourageait l’ironie. Au cours d’un grand diner, on l’entendait, tout à coup, de sa voix de contralto, crier au domestique en livrée, qui passait les mets les plus délicats :

Comment va votre fluxion, Casimir ?

Je ne sais par quel démon poussé, certain jour que je me trouvais seul avec elle, j’ouvris tout à coup son piano et me lançai dans la Novellette en mi de Schumann. J'étais incapable en ce temps de la jouer du train qu'il fallait. A ma grande surprise, elle critiqua fort justement le mouve- ment, me signala doucement quelques fautes, découvrant sa parfaite connaissance et compréhension du morceau, puis :

Si vous trouvez mon piano bon, venez donc étudier ici. Vous me ferez plaisir et ne dérangerez personne.

La princesse me connaissait alors à peine, et cette pro- position, que du reste je déclinai, me décontenança plutôt qu'elle ne me mit à l’aise ; je la rapporte en exemple de la charmante spontanéité de ses façons. Mais comme l’on répétait à demi-voix qu’on avait l’interner, je ne restais jamais longtemps près d'elle sans craindre de voir sa fantai- sie dégénérer en vraie démence.

C’est chez elle que j'emmenai Wilde certain soir, à ce dîner que raconte Henri de Régnier quelque part, où, tout à coup, poussant un grand cri, la princesse protesta qu'elle venait de voir, autour du visage de l’Irlandais, une auréole.

C’est aussi chez elle, à un autre dîner, que je fis la con- naissance de Jacques-Emile Blanche le seul de tous ceux

que j'ai nommés dans ce chapitre que je fréquente encore.

Mais de celui-ci il y aurait tant à dire... Je remets à plus tard, également, les portraits de Maeterlinck, de Marcel Schwob et de Barrès. Déjà sans doute n’ai-je épaissi que trop l'atmosphère de cette selve obscure j'égarais, au sortir de l’enfance, mes ‘aspirations incertaines et la quête de ma ferveur.

ANDRÉ GIDE

ANABASE”

Sur trois grandes saisons m établissant avec honneur, j'augure bien du sol j'ai fondé ma Loi.

Les armes au matin sont belles ef la mer. À nos chevaux livrée la terre sans amandes ;

nous vaut ce ciel incorruptible. ETF le soleil nest point nommé, mais sa puissance est parmi nous

et la mer au matin comme une présomption de l'esprit.

Puissance, tu chantais sur nos routes noc-

turnes !... Aux ides pures du matin que savons- nous du songe, notre aîfnesse ?

Pour une année encore parmi vous ! Maître du grain, maître du sel, et la chose publique sur de justes balances !

Je ne hélerai point les gens d’une autre rive. Je ne tracerai point de grands

quartiers de villes sur les pentes avec le sucre

1. D'un volume sous presse aux éditions de la N. R. F. Copyright by Librairie Gallimard.

ANABASE 47

des coraux. Mais j'ai dessein de vivre parmi vous.

Au seuil des tentes toute gloire ! ma force parmi vous! et l’idée pure comme un sel tient ses assises dans le jour.

Or je hantaïs la ville de vos songes et j'arré- tais sur les marchés déserts ce pur commerce de mon âme, parmi vous

invisible et fréquente ainsi qu'un feu d'épines en plein vent.

Puissance, tu chantaïis sur nos routes splen- dides !.. « Au délice du sel sont toutes lances de l'esprit... J'aviverai du sel les bouches mortes du désir !

Qui n'a, louant la soif, bu l’eau des sables dans un casque,

je lui fais peu crédit au commerce de l'âme...» (Et le soleil n'est point nommé, maïs sa purs- sance est parmi nous.)

Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d'ailleurs, 6 gens de peu de poids dans la

mémoire de ces lieux ; gens des vallées et des

plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l'échéance de nos rives ; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campe- ments dans le petit vent de l'aube ; 6 chercheurs de points d’eau sur l'écorce du monde ; 6 cher-

48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cheurs, 6 trouveurs de raïsons pour s'en aller ailleurs,

vous ne trafiquez pas d’un sel plus fort quand, au matin, dans un présage de royaumes et d'eaux mortes hautement suspendues sur les fumées du monde, les tambours de l'exil éveillent aux fron- lières

l'éternité qui baïille sur les sables.

*x

.… En robe pure parmi vous. Pour une année encore parmi vous. « Ma glotre est sur les mers, ma force est parmi vous !

À nos destins promis ce souffle d'autres rives et, portant au delà les semences du temps, l'éclat d’un siècle sur Sa pointe au fléau des balances...»

Mathématiques suspendues aux banquises du sell Au point sensible de mon front le poème s'établit, j’inscris ce chant de tout un peuple, le plus ivre, |

à nos chantiers tirant d'immortelles carènes!

IT

À la moisson des orges l’homme sort. Je ne sais qui de fort a parlé sur mon toit. Et voici que ces Rois sont assis à ma porte. Et l'Ambas- sadeur mange à la table des Rois. (Qu'on les nourrisse de mon grain!) Le Vérificateur des poids et des mesures descend les fleuves empha- tiques avec toute sorte de débris d'insectes

et de fêtus de paille dans la barbe.

È

ANABASE 49

Va! nous nous étonnons de toi, Soleil! Tu nous as dit de tels mensonges !... Fauteur de troubles, de discordes ! nourri d'insultes et d’esclandres, 6 Frondeur ! fais éclater l'amande de mon œill Mon cœur a pépié de joie sous les magnificences de la chaux, l'oiseau chante : « 6 vietllesse |... », les fleuves sont sur leurs lits comme des cris de femmes et ce monde est plus beau

qu'une peau de bélier peinte en rouge !

Ha ! plus ample l'histoire de ces feuillages à nos murs, et l'eau plus pure qu'en des songes, grâces, grâces lui soient rendues de n'être pas un songe! Mon âme est pleine de mensonge, comme la mer agile et forte sous la vocation de l’élo- quence | L'odeur puissante m'environne. Et le doute s'élève sur la réalité des choses. Mais si un homme tient pour agréable sa tristesse, qu'on le produise dans le jour ! et mon avis est qu’on le lue, sinon,

il y aura une sédition.

Mieux dit : nous t'avisons, Rhéteur ! de nos profits incalculables. Les mers fautives aux

détroits n’ont point connu de juge plus sévère !

Et l’homme enthousiasmé d’un vin, portant son cœur farouche et bourdonnant comme un gâteau de mouches noires, se prend à dire de ces choses : « .. Roses, pourpre délice : la terre vaste à mon désir, et qui en posera les limites ce Soir ?., la violence au cœur du sage, et qui en

4

so LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

posera les limites ce soir ?..» Et un tel, fils d'un tel, homme pauvre,

vient au pouvoir des signes et des songes. *

« Tracez les routes S'en aïllent les gens de toute race, montrant cette couleur jaune du talon : les princes, les ministres, les capi- taines aux voix amygdaliennes ; ceux qui ont fait de srrandes choses, el ceux qui voient en songe ceci ou cela... Le prêtre a déposé ses lois contre le goût des femmes pour les bêtes. Le grammairien choisit le lieu de ses disputes en plein air. Le tailleur pend à un vieil arbre un habit neuf d'un très beau velours. Et l’homme atteint de gonorrhée lave son linge dans l’eau pure. On fait brüler la selle du malingre et l'odeur en parvient au rameur sur son banc,

elle lui est délectable. »

À la moïsson des orges l'homme sort. L'odeur puissante m'environne, et l’eau plus pure qu’en Jabal fait ce bruit d'un autre âge... Au plus long jour de l'année chauve, louant la terre sous l’'herbage, je ne sais qui de fort a marché sur mes pas. Et des: morts sous le sable et l'urine et le sel de la terre, voici qu'il en est fait comme de la balle dont le grain fut donné aux oiseaux. Et mon âme, mon âme veille à grand bruit aux portes de la mort Maïs dis au Prince qu'il se taïse : à bout de lance parmi nous

ce crâne de cheval!

ANABASE St

LIT

Tout-puissants dans nos grands gouvernements militaires, avec nos filles parfumées qui se vétaient d'un souffle, ces tissus,

nous établîmes en haut lieu noS pièges au bonheur.

Abondance et bien-être, bonheur ! Aussi long- temps nos verres la glace pouvait chanter comme Memnon....….

Et fourvoyant à l'angle des terrasses une mêlée d'éclairs, de grands plats d'or aux mains des filles de service fauchaïent l'ennui des sables aux limites du monde.

Puis ce fut une année de souffles en Ouest et, sur nos toits lestés de pierres noires, tout un propos de toiles vives adonnées au délice du large. Les cavaliers au fil des caps, assaillis d’aigles lumineuses et nourrissant à bout de lances Les catastrophes pures du beau temps, publiaient sur les mers une ardente chronique :

Certes ! une histoire pour les hommes, un chant de force pour les hommes, comme un fré- missement du large dans un arbre de fer !.. lois données sur d'autres rives, et les alliances par les femmes au sein des peuples dissolus ; de grands Days vendus à la criée sous l'inflation solaire, les hauts plateaux pacifiès et les provinces mises à prix dans l'odeur solennelle des roses.

Ceux-là qui en naissant n'ont point flairé de telle braïse, qu'ont-ils à faire parmi nous ? et se

S2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

peut-il qu'ils aient commerce de vivants ? « C’est votre affaire et non la mienne de régner sur l'absence... » Pour nous qui étions là, nous pro- duisîmes aux frontières des accidents extraordi- naires, et nous portant dans nos actions à la limite de nos forces, notre joie parmi vous fut une irès grande jote :

« Je connaïs cette race établie sur les pentes : cavaliers démontés dans les cultures vivrières. Allez et dites à ceux-là : un immense péril à courir avec nous ! des actions sans nombre et sans mesure, des volontés puissantes et dissipa- trices et Le pouvoir de l'homme consommé comme la grappe dans la vigne... Allez et dites bien : nos habitudes de violence, nos chevaux sobres et rapides sur les semences de révoltes et nos cas- ques flairés par la fureur du jour... Aux pays épuisés les coutumes sont à reprendre, tant de familles à composer comme des encagées d'oiseaux siffleurs, vous nous verrez dans nos facons d'agir, assembleurs de nations sous de vastes hangars, lecteurs de bulles à voix haute, et vingt peuples sous nos lois parlant toutes les langues.

« Et déjà vous savez l'histoire de leur goût : les capitaines pauvres dans les votes immortelles, les notables en foule venus pour nous saluer, toute la population virile de l'année avec ses dieux sur des bâtons, et les princes déchus dans les sables du Nord, leurs filles tributaires nous prodiguant les assurances de leur foi, et le Maître qui dit : j'ai foi dans ma fortune...

& Ou bien vous leur contez les choses de la

ANABASE S3

paix : aux pays infestés de bien-être une odeur de forum et de femmes nubiles, les monnaïes jaunes, timbre pur, mantées sous les palmes, et les peuples en marche sur de fortes épices dotations militaires, grands trafics d'influence à la barbe des fleuves, l'hommage d'un puissant voisin assis à l'ombre deses filles et les messages échangés sur des lamelles d'or, les traités d'ami- tié et de délimitation, les conventions de peuple à peuple pour des barrages de rivières, et les tributs levés dans les pays enthousiasmés l (cons- tructions de citernes, de granges, de bâtiments pour la cavalerie les carrelages d’un bleu vif et les chemins de brique rose les déploiements d’étojfes à loisir, les confitures de roses à miel et le poulain qui nous est dans les bagages de l'armée les déploiements d’étoffes à loisir et, dans les glaces de nos songes, la mer qui rouille les épées, et la descente, un soir, dans les pro- vinces maritimes, vers nos pays de grand loisir el vers nos filles

« parfumées, qui nous apaiseront d'un souffle, ces ÉISSUS... ) » L

Ainsi parfois nos seuils pressés d'un sin- gulier destin et, Sur les pas précipités du jour, de ce côté du monde, le plus vaste, le pouvoir s'exile chaque soir, tout un veuvage de lau- riers !

Maïs au soir, une odeur de violettes et d'ar- £tle, aux mains des filles de nos femmes, nous visttait dans nos projets d'établissement et de fortune

54 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

et les vents calmes hébergeaïent au fond des golfes désertiques.

IV

Lots sur la vente des juments. Lois errantes. Et nous-mêmes.( Couleur d'hommes.)

Nos compagnons ces hautes trombes en voyage, «<lepsydres en marche sur la terre,

et les averses solennelles, d'une substance mer- meilleuse, tissées de poudres et d'insectes, qui poursuivaient nos peuples dans les sables comme l'impôt de capitation.

(A la mesure de nos cœurs fut tant d'absence consommée !) k

Non que l'étape fût stérile: au pas des bétes sans alliances, (nos chevaux purs aux yeux d’af- nés), beaucoup de choses entreprises sur les ténèbres de l'esprit ; beaucoup de choses à loisir sur Les frontières de l'esprit grandes histoires séleucides au sifflement des frondes et la terre livrée aux explications.

Autre chose : ces ombres les prévarications du ciel contre la terre...

Cavaliers au travers de telles familles humaï- nes, les haïnes parfois chantaient comme des mésanges, lèverons-nous le fouet sur les mots hongres du bonheur ? Homme, pèse ton poids calculé en froment. Un pays-ci n'est point le mien. Que m'a donné le monde que ce mouvement d'herbes ?.….

ANABASE 55

*

Jusqu'au lieu dit de l'Arbre Sec :

et l'éclair famélique m'assigne ces provinces en Ouest.

Maïs au delà sont les plus grands loisirs, et dans un grand

pays d’herbages sans mémoire, l'année sans liens et sans anniversaires, assaisonnée d’aurores et de feux. (Sacrifice au matin d'un cœur de mouton noir.) ;

Chemins du monde, l'un vous suit. Autorité sur tous les signes de la terre.

O Voyageur dans le vent jaune, goût de ‘âme !.… et la graine, dis-tu, du cocculus indien posséde, qu’on la brote! des vertus enivrantes.

*X

Un grand principe de violence commandait à nos MŒUTS.

y

Depuis un si long temps que nous allions en Ouest, que savions-nous des choses

périssables ?..… et soudain à nos pieds les pre- mières fumées.

Jeunes femmes ! et la nature d’un pays s'en trouve toute parfumée :

56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE +

« Je l'annonce les temps d'une grande cha- leur et les veuves criardes sur la dissipation des morts.

Ceux qui vieillissent dans l'usage et le soin du silence, assis sur les hauteurs, considèrent Les sables L

et la célébrité du jour sur les rades foraïines ;

maïs le platsir au flanc des femmes se compose, et dans nos corps de femmes il y a comme un ferment de raisin noir, et de répit avec nous- mêmes il n'en est point.

« Je l'annonce les lemps d'une grande faveur et la félicité des feuilles dans nos songes.

Ceux qui savent les sources sont avec nous dans cet exil; ceux qui savent les sources nous diront-ils au soir

sous quelles mains pressant la vigne de nos flancs

nos corps s'emplissent d’une salive ? (Et la femme s'est couchée avec l’homme dans l'herbe ; elle se lève, met ordre aux lignes de Son corps, et le criquet s'envole sur son aïle bleue.)

« .… Je l'annonce les temps d’une grande cha- leur, et pareillement la nuit, sous l’aboiement des chiens, trait son plaisir au flanc des femmes.

Maïs l'Etranger vit sous sa tente, honoré de laitages, de fruits. On lui apporte de l'eau fraîche

pour y laver sa bouche, son visage et son sexe.

ANABASE S7

On lui mène à la nuit de grandes femmes bre- haignes (ha ! plus nocturnes dans le jour |) Et peut-être aussi de moi tirera-t-il son plaisir. (Je ne sais quelles sont ses facons d'être avec les femmes.)

« .… Je l'annonce les temps d’une grande faveur et la félicité des sources dans nos songes.

Ouvre ma bouche dans la lumière, ainsi qu'un lieu de miel entre les roches, et si l’on trouve faute en moi, que je sois congédiée | sinon,

que j'aille sous la tente, que j'aille nue, près de la cruche, sous la tente,

et compagnon de l'angle du tombeau, tu me verras longtemps muette sous l'arbre-fille de mes veines... Un lit d’instances sous la tente, l'étoile verte dans la cruche, el que je sois sous ta puris- sance ! nulle servante sous la tente que la cruche d’eau fraîche! (Je sais sortir avant le jour sans éveiller l'étoile verte, le criquet sur le seuil et l’aboiement des chiens de toute la terre.)

Je l'annonce les temps d’une grande faveur et la félicité du soir sur nos paupières péris- sables...

mais pour l'instant encore c'est le jour ! x

et debout sur la tranche éclatante du jour, au Seuil d'un grand pays plus chaste que la mort,

les filles urinaïent en écartant la toile peinte de leur robe.

58 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VIT

Fais choix d’un grand chapeau dont on séduit le bord. L'œil recule d’un siècle aux provinces de l'âme. Par la porte de craie vive on voit les choses de la plaine: choses vivantes, 6 choses

excellentes !

des sacrifices de poulains sur des tombes d’en- fants, des purifications de veuves dans les roses et des rassemblements d'oiseaux verts dans les cours en l'honneur des vieillards ;

beaucoup de choses sur la terre à entendre et à voir, choses vivantes parmi nous !

des célébrations de fêtes en plein air pour des anniversaires de grands arbres et des cérémonies publiques en l'honneur d’une mare ; des dédicaces de pierres noïres, parfaitement rondes, des inventions de sources en lieux morts, des consé- crations d'étoffes, à bout de perches, aux appro- ches des cols, et des acclamations violentes, sous les murs, pour des mutilations d'adultes au soleil, pour des publications de linges d'épou- sailles!

bien d’autres choses encore à hauteur de nos tempes : les pansements de bêtes aux faubourgs, les mouvements de foules au devant des tondeurs, des pursatiers et des hongreurs ; les spéculations au souffle des moïssons et la ventilation d’'her- bages, à bout de fourches, sur les toits ; Les cons- tructions d'enceintes de terre cuite et rose, de

ANABASE S9

sècheries de viandes enterrasses, de galeries pour les prétres, de capitainertes ; les cours immenses du vétérinaire ; les corvées d'entretien de routes muletières, de chemins en lacets dans Les gorges; les fondations d'hospices en lieux vagues; les écritures à l’arrivée des caravanes et les licen- ciements d'escortes aux quartiers de changeurs ; les popularités naïssantes sous l’auvent, devant les cuves à fritures; les protestations de titres de créance ; les destructions de bêtes albinos, de vers blancs sous la terre, les feux de ronces et d'épines aux lieux souïillés de mort, la fabrica- tion d'un beau pain d'orge et de sésame ; ou bien d'épeautre; et la fumée des hommes en tous lieux...

hal toute sorte d'hommes dans leurs voies et façons : mangeurs d'insectes, de fruits d’eau; porteurs d'emplâtres, de richesses ; l'agricul- teur et l’'adalingue, l'acupuncteur et le saunier ; le péager, le forgeron ; marchands de sucre, de cannelle, de coupes à boire en métal blanc et de lampes de corne ; celui qui taille un vétement de cuir, des sandales dans Le boïs et des boutons en forme d'olives ; celui qui donne à la terre ses façons; et l’homme de nul métier : homme au faucon, homme à la flûte, homme aux abeïilles ; celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix, celui qui trouve son emploi dans la contempla- tion d'une pierre verte ; qui fait brûler pour son plaisir un feu d'écorces sur son toit ; qui se fait sur la terre un lit de feuilles odorantes, qui s’y couche et repose ; qui pense à des dessins de céra-

60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

miques vertes pour des bassins d'eaux vives ; et celui qui a fait des voyages et songe à repar- tir ; qui a vécu dans un pays de grandes plures ; qui joue aux dés, aux osSelets, au jeu des gobe- lets ; ou qui a déployé sur le sol ses tables à calcul ; celui qui a des vues sur l'emploi d'une calebasse ; celui qui traîne un aigle mort comme un faix de branchages sur ses pas (et la plume est donnée, non vendue, pour l'empennage des arcs), celui qui récolte le pollen dans un vais- seau de bois (et mon plaisir, dit-il, est dans cette couleur jaune); celui qui mange des beignets, des vers de palmes, des framboises ; celui qui aime le goût de l'estragon ; celui qui réve d’un poi- vron; ou bien encore celui qui mâche d'une gomme fossile, quiporte une conque à son oreille, et celui qui épie le parfum de génie aux cassures fraîches de la pierre ; celui qui pense au corps de femme, homme libidineux ; celui qui voit son âme au reflet d'une lame; l’homme versé dans les sciences, dans l’onomastique ; l'homme en faveur dans les conseils, celui qui nomme les fontaines, qui fait un don de sièges sous les arbres, de laïnes teintes pour les sages ; et fait sceller aux carrefours de très grands bols de bronze pour la soif; bien mieux, celui qui ne fait rien, tel homme et tel dans ses façons, et tant d'autres encore! les ramasseurs de cailles dans les plis de terrains, ceux qui récoltent dans les broussailles les œufs tiquetés de vert, ceux qui descendent de cheval pour ramasser des choses, des agates, une pierre bleu pâle que l’on taille à l'entrée des faubourgs (en manière

ANABASE 6I

d’étuis, de tabatières et d’agrafes, ou de boules à rouler aux mains des paralytiques); ceux qui peignent en sifflant des coffrets en plein air, l'homme au bâton d'ivoire, l'homme à la chaïse de rotin, l'ermite orné de mains de fille et le guerrier licencié qui a planté sa lance Sur son seuil pour attacher un singe... ha l toute sorte d'hommes dans leurs voies et façons, et sou- dain ! apparu dans ses vétements du soir et tran- chant à la ronde toutes questions de préséance, le Conteur qui prend place au pied du térée- binthe…

O généalogiste sur la place ! combien d'his- toires de familles et de filiations ? et que le mort sarsisse le vif, comme il est dit aux tables du léègiste, si je n'ai vu toute chose dans son ombre et le mérite de son âge: les entrepôts de livres et d'annales, les magasins de l’astronome et la beauté d’un lieu de sépultures, de très vieux temples sous les palmes, habités d'une mule et de trois poules blanches et par delà le cirque de mon œil, beaucoup d'actions secrètes en chemin : les campements levés sur des nouvelles qui m'échappent, les effronteries de peuples aux collines et le passage de rivières sur des outres ; les cavaliers porteurs de lettres d'alliance, l'em- buscade dans les vignes, les entreprises de pil- lards au fond des gorges et les manœuvres à tra- vers champs pour le rapt d'une femme, les marchandages et les complots, l’accouplement de bêtes en forêt sous les veux des enfants, et des convalescences de prophètes au fond des bouve-

62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

ries, Les conversations muettes de deux hommes Sous un arbre...

mais par dessus les actions des hommes sur la terre, beaucoup de Signes en voyage, beaucoup de graines en voyage, et sous l'azyme du beau temps, dans un grand souffle de La terre, toute la plume des moissons !….

jusqu'à l'heure’ du soir l'étoile femelle, chose pure et gagée dans les hauteurs du ciel... ;

Terre arable du songe ! Qui parle de bâtir 8 J'ai vu la terre distribuée en de vastes espaces et ma pensée n'est point distraite du navigateur.

S1.-]. PERSE

AMOUR SANS FORCES '”

1% Septembre.

Jai vaincu selon la loi. Tous les adolescents m’envient. Etsi l’on me parle d’un amant heureux, je suis son frère. Pourtant, mon succès n’a pas marqué cet immense progrès que j'attendais. Peut-être Anne possède-t-elle seulement une certaine profondeur d'intimité, qu'on ne saurait, en aucun cas, dépasser ? Peut-être se dévoilera-t-elle peu à peu ? Une énigme plane sur nos entretiens, laisse encore hésiter nos sentiments. Ils dépendent d’un acte anonyme, privé de commentaires, et qu'il est même difficile de retrouver dans le souvenir. Ils suivraient les corps, si ceux-ci nous avaient donné une certitude. Ce silence traditionnel, qui succède à la volupté, est-ce un regret amer, semblable à celui de l'homme et encore, regret d’avoir cédé, ou d’avoir goûté si rapidement sa défaite ? Est-ce un recueillement sensuel ? Une discrétion de l'esprit, qui évite de troubler le plaisir, et, par son absence, l’innocente ? Un voile jeté sur une joie inavouable, sur une humiliation délicieuse, dont laveu me donnerait trop de force? Prudence, poli- tique, ou bien simple retour à l'instinct ? En cette proie immobile, je doïs peut-être imaginer une âpre ennemie, dont l'expression vivante se retire de la femme vaincue. Peut-être, elle pleure sa belle résistance. Et moi, satisfait, j'ai le loisir de douter...

1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er décembre 1923. * Copyright by Bernard Grasset.

64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Est-elle vraiment présente en son corps ? Des courbes heureuses annonçaient à mes yeux un être épris de plaisir, je connais une indifférente. Elle montre une image infidèle d'elle-même, et suggère des plaisirs qu’elle refuse. Ses paroles, ses gestes sont comme des allusions perpétuelles à un acte qui lui paraît ensuite étranger. Son charme l’égare.… Tandis que je la perce de flèches, elle porte sur son visage, comme un masque, cette torpeur quisuit l'amour. Ses yeux clos lui ont retiré leur langage. Elle gît, lourde et mysté- rieuse, entourée d’une beauté qu’elle ignore, et qui la dépasse.

Je surprends parfois, succédant à son indifférence, une expression de discret triomphe. Je crois alors pouvoir construire sa pensée. Elle sourit de m'avoir désarmé, d’avoir anéanti dans mon plaisir sa cause, de ne plus retrouver auprès d'elle qu’un égal... Etses lèvres narquoises semblent. dire : « Voilà. J'ai supprimé entre nous tous les obstacles ; je t'ai laissé agir à ta guise. Eh bien, regarde : me voici libre encore ! » Puis s’habillant, elle se dresse, s’étire, invente quelques mouvements libres et volontaires, comme pour effacer ma trace. Le jeu de ses muscles lui est une caresse suffisante. Je crois voir unies, indépendantes, affranchies de moi, Anne et la volupté...

Vaine possession ! C’est une victoire d’un instant, qu'une femme évite de prolonger par des paroles: elle prend ensuite sur cet événement les vues qu’elle choisit. Elle a cédé, mais comme une armée se replie sur une ligne infranchissable et y entraîne l'adversaire. J'ai envahi sa demeure, mais elle a construit un asile plus secret, elle se défend encore de moi, etje ne sais ce que son esprit fait de nos souvenirs...

Quand je pense à tout cela, un sentiment d’impuissance m’accable. Il me semble que j'ai entrepris une tâche qui excède mes forces. Comme tous les hommes, je suis trop simple, incapable d’asservir un être disposé sur plusieurs plans, qui, tandis qu’on croitle dominer, voue au passé

AMOUR SANS FORCES 65

sa mémoire amoureuse et garde cette puissance d’accueil qui l’ouvre à l’avenir.... Je suis pareil à ce garçon de dix ans à qui onlivre une petite fille, et qui ne sait pas

comment la pénétrer... 3 Septembre.

Cette inquiétude, que grandit mon analyse, est seule- ment comme une ombre légère, une limite posée à mon bonheur, qui n’ose élargir ses ondes. Il nous reste tant de prétextes à nous réjouir peine avons nous le loisir de découvrir que nous manque l'essentiel. Une liberté si complète ; le droit au regard, au coq à l’âne, à l’indis- crétion, aux interviews; le plaisir de savoir enfin de quels cercles divers, de quelles étranges couleurs se composent vraiment ses yeux, que je croyais mordorés ; l’allégement de mille chaînes rompues ; la fierté de devenir, selon sa vérité, un être spontané, fantasque et hardi voilà de quoi s’'émerveiller ! Je ne suis plus ce fantoche créé par la vie mondaine, qui place ses disponibilités, répond avec les idées des autres, comble comme il peut tous les intervalles. Nous organisons des silences à deux, des discussions pour le plaisir, des explorations du passé. Je connais enfin une vie dans toute son ampleur, et je tente d'expliquer cette étrange créature du présent. Moi-même, j'appelle mes souvenirs, que sa présence évoque : n'est-elle pas comme son cœur d'enfant tendre et frivole, inquiète parfois, comme mon cœur d’adolescent ? Nous vivons des heures jeunes et simples, notre langage lui-même retournant aux jours anciens, avec ses propos sans suite, et son vocabulaire

_ élargi. Nous possédons à nouveau le goût et la science des

jeux. On dirait parfois que nous craignons déjà la vieillesse et que nous cherchons à retenir dans l’amour un passé qui

s'enfuit. 6 Septembre.

Je me glisse peu à peu dans les replis de son cœur. Déjà elle est envers moi tendre et prudente, car l’amour rend

5

66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout fragile autour de lui. Je l’interroge : elle s’effraie que _je lui impose le choix entre notre accord et sa sincérité ; elle hasarde une opinion timide, que la suivante, au besoin, pourra détruire ; je l’approuve : elle la défend à fond. Cette soumission craintive m'entoure d'une flatterie infiniment subtile et qui me grise lentement.

Pourtant, Andrée doit ignorer qu’un dieu habite sous son toit. Je cherche à protéger ce mystère, mais en vain. Exclues de mon langage, des confidences s’échappent de tout mon être. Je suis envahi d’une indiscrétion joyeuse. Je cherche à plaire. Je propose mes impressions et mes pensées ; un livre, un paysage, je les ramasse en une phrase et je les donne ; je suis tout occupé à faire des bouquets. Tant de joie déborde malgré moi ; et d’ailleurs il me semble que c’estmon devoir d’en restituer un peu : je suis sorti de la règle, j'ai une injustice à effacer. Peut-être faut-il rapporter toutes les générosités à un bonheur secret ?

Andrée avec ses antennes, avec sa prodigieuse faculté de deviner ce qu'on lui dérobe et qui peut lui déplaire, déjà soupçonne notre alliance. Elle se voit entourée d’un uni- vers magique dont elle ne connait pas l'accès. Nous nous sommes affranchis de son hospitalité, nous l'avons exilée de sa demeure, elle assiste, impuissante, à ce scandale. Et mon ardeur amicale, si évidemment prélevée sur un excès de lyrisme, lui rappelle encore ce qui la blesse. Alors, découragé, sentant mes ruses vaines, avouant presque, j'éprouve que sa rancune m'est douce. Comment expliquer cela ? Sans doute mon bonheur se répand, s'empare de tout mon être, se confond avec moi-même. J'entends autour de lui un applaudissementde tendances satisfaites. Je suis plus fier de mon choix que d'aucune œuvre. Je n’admettrais pas qu'il fût une notion commune, qu’on le discutât en public. Mais je souhaite qu'il m’accom- pagne, qu'il complète ma figure, qu’il se glisse avec moi au plus secret d'autrui, gloire qui ne serait qu’une conf- dence multiple.

ARTE

AMOUR SANS FORCES 67

8 Septembre.

Nous sommes allés au delà de bien des controverses. Notre univers familier a ses lois nécessaires, dont la discus- sion serait vaine. Nous avons résolu tous les problèmes en action, d’une certaine façon ; les hypothèses ne sont plus que jeux de l'esprit. L'amour, nous semble-t-il, est une ma- nière de vivre, un parti-pris, un élément incommensurable à tout autre. Qu'on se confie à lui, ettout devient simple, et les problèmes disparaissent. La casuistique est affaire de chastes.…. Nous poursuivons des conversations familières, molles rêveries, explications de gestes. Nous parlons sur un plan intime et secret, avec des mots faciles. Aucun de nos entretiens ne pourrait être rapporté devant un étranger, sans le faire rêver ou sourire ; ils vivent des thèmes que la société bannit ; ils recueillent, ils auréolent tout ce que, dans nos heures, un public mépriserait ; ils ressemblent à notre solitude età notre négligence. Orgueilleuse anarchie de l'amour, mépris du nombre, dédain du pacte social, que les lois dela foule devraient frapper d'amende ! Nous n’adorons plus d’autres dieux que nous-mêmes, nous avons laissé tomber toutes les formules, nous mêlons librement nos paroles, tantôt comme des esprits pratiques et tantôt comme des poètes...

S'il me vient une idée, je réfléchis aussitôt qu’elle choquerait dans cetteatmosphère de simplicité et d’abandon, comme un habit dans une guinguette, comme la vérité dans une réunion d'hommes politiques. Je la réserve pour Andrée. Avec elle, pas d’abdication possible : sa critique aiguë m’adresserait de muets reproches, que j’entendrais en moi-même. Le souci de ma réputation m’oblige ; je tiens à maintenir sur elle une victoire dont je ne profite pas. Même, au plus profond de mon esprit, j’éprouve confu- sément qu'Anne, dans l'instant elle m’accordait le bonheur, a porté son prestige au passé. Andrée reste mêlée

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à ces chances multiples que ma vie n'aura pas le temps d’épuiser, mais dont je ne veux rejeter aucune. Nous sommes, après tout, de ces êtres humains qui toujours et contre toute espérance attendront l’impossible les uns des autres. Déjà peut-être elle m'aime ?Je crois parfois discerner en elle, dans une fierté, dans une rancune, ce qu’Anne exprime en un sourire... N’ai-je pas eu tort de railler ses travers, de jouer trop librement avec son être, d'engager l’avenir par mon ironie ? Nous devrions toujours garder quelque prudence dans nos jugements, à l'intention de ces inconnus qui viendront habiter notre espritet nous imposer leurs sentiments nouveaux... Pourtant, soucieux de rester fidèle à moi-même, et de n’aimer pas sans raisons, je m’exerce à la déprécier méthodiquement. Evoquer tel geste, qui lui est familier, mon élan s’arrêterait ; telle parole, dont elle ne comprendrait pas la délicatesse ; tel instant précieux, qu'elle ne saurait pas agrandir de silence. Ces travaux empêchent ma tendresse ; maïs je lui voue du moins une sympathie intellectuelle, échappée de l'amour. Elle connaît, elle rappelle, elle brasse des noms prestigieux : livres, artistes, déesses, dont les noms prononcés sont Pécho de mes plus belles joies. Elle est moins proche de mon cœur, mais plus proche de mon œuvre. Je me plais à poursuivre avec elle de longues discussions où, parfois, j'introduis Anne comme un exemple. Si elle survient, nous abaïissons le dialogue à son niveau, comme pour un enfant. Je me souviens amèrement de scènes symétriques, Andrée jouait l’intruse... Peut-être, Anne, rien ne nous est commun, hors notre amour ?

10 Septembre.

Nous entendons parfois les pluies d'été surgissant des nuits, ou conduisant à la terre les nuages d’une journée morne. Elles arrivent, précédées d’un immense murmure. Elles ont traîné, de pays en pays, leur voile mélancolique, qui porte l’odeur de la saison prochaine. Le val, le roc, le bois

AMOUR SANS FORCES 69

ont répondu à leur appel, selon leur caractère, avec des échos qui les expriment. L’averse a claqué sur les feuilles des arbres, mouillé mollement les herbes, tambouriné comme des doigts sur les vitres et les toitures ; dans une colère subite, elle a flagellé la terre et criblé le fleuve de petits trous, avec une apparence de méchanceté, puis pleuré, comme regrettant son propre désastre ; et maintenant, pour ceux qui l’écoutent sous la lampe, dans la maison hermé- tique, elle n’est plus qu'une chanson très douce... Son voile nous isole du monde, son murmure nous raconte notre solitude. La nature souveraine, qui nous mêlait à l’ardeur de l'été, nous abandonne maintenant à nos passions, les enserre d’une prison, les avive d’une grisaille, les sépare de ja diversion du paysage, les exalte en son intimité.

Anne, plus attentive, s'inquiète. Elle m'a surpris avec Andrée, dans le feu de la conversation, animé, ardent, comme je ne le suis plus avec elle. Une amoureuse, naturellement prévenue, confond, sur un visage humain, des expressions voisines. Je goûte l’esprit rapide d’Andrée : Anne prend une admiration pour une préférence. Elle mêle ses craintes et le réel, tant sont rapides les tra- ductions de l'inquiétude. Flle glisse des arrière-pensées dans ses questions ; cherche, selon son humeur, à justifier ses craintes ou ses espoirs ; loue Andrée, afin de m’éprouver, et souhaite secrètement que je l’immole ; me demande le récit de mes journées et voudrait que je l’emplisse de mon amour. Au moindre signal, elle reniera ses doutes. Elle ne désire pas la vérité, mais le plus petit prétexte au mensonge. Ses questions tracent des chemins pour mes: réponses ; ses discours sont tendus vers le seul mot de tendresse qui les rendra sans objet. Une amoureuse : si facile à duper, si heureuse de l’être.…

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11 Septembre.

Cette inquiétude, je ne dois pas la dissiper entièrement. C’est un moyen d’aviver ses sentiments ; c’est la seule chance d’inconnu qui reste à notre amour. Peut-être la jalousie la rassemble et la livre, et je vais enfin la con- naître ?.… D'ailleurs, je ne suis plus libre de limiter ma conquête, je l’étends suivant une vitesse acquise, semblable à un homme qui a dit la moitié de la vérité, à un chef qui vient de lancer une attaque et que ses hommes entraînent.

Je lui découvre, avec une candeur feinte, les liens subtils qui me relient à son ennemie. Elle s’attriste de ma franchise : d'apprendre que je soutiens auprès d’Andrée des opinions qui m'indiffèrent ; que des controverses semblables avec un homme me paraîtraient vaines ; qu'une femme ardente et volontaire, même sans beauté, même sans amour, garde quelque pouvoir sur les sens de Phomme ; qu'une précieuse, qu'une vieille, qu'une petite fille sont encore des femmes ; qu'on pourrait, par un léger effort de l'imagination, choisir des maîtresses dans le passé ou dans l’avenir, accepter celles qu'on rejette, si le monde était moins vaste ; que l'esprit du sexe, se jouant en dehors de la volonté, explore, sans jamais se lasser, les terres inconnues. Je lui raconte ces crimes de mon imagination, comme s'ils étaient entièrement extérieurs à moi, œuvres d’un démiurge, qui me laissent innocent. Je l'invite à reconnaître une puissance tragique, dont je suis, comme elle, victime. Je m’analyse fièvreusement, stimulé par sa présence, avide de sa douleur, attisantsa passion naissante, et lui donnant ainsi, au delà de ma perfidie, le gage suprême de mon amour.

13 Septembre.

L'idée se développe, s'accroît des images et des chances que je lui offre, envahit un esprit tout composé d’angoisse.

AMOUR SANS FORCES 72!

Une jalouse, paréille aux autres, remplace Anne absente. Elle se voit à son tour étrangère, exilée. Elle se demande si elle connaît Andrée, voudrait savoir si sa voix change, si ses paroles s’alanñguissent quand elle me parle, me presse de la décrire, veut imaginer cette inconnue. Elle ne sait quelles concessions je lui fais, quelles réserves je garde, quelle part de mon être elle laisse dans l’ombre, et ce qu’une autre peut révéler. Elle se porte hors d'elle-même, cher- chant à me voir de points de vue nouveaux, pour me connaître entier. De tout son élan désordonné, elle se précipite à la rencontre d’une parole meurtrière, que son cœur cependant voudrait toujours ignorer. Lente sugges- tion, qui m'incite à user de mon pouvoir ; abandon d’un être qui ne croit plus au bonheur, et se prête d’avance au plus cruel ; aveugle inquisition, qui me suggère des projets coupables et leur assure le succès ! Elle ne possède même plus cette intuition qui obligeait ma sincérité à la rejoindre. Elle renonce à ses armes, aux garanties traditionnelles : l'accord des faits et des gestes, du présent et du passé. Elle veut seulement échapper à son incertitude : le faux, comme le vrai, nourrira cette âme inquiète ; le seul ton de l’affr- mation emportera sa foi. Des scrupules me retiennent encore, mais j'entends une voix secrète me dire : « Qu’im- porte la vérité, parmi cette exaltation sentimentale ? C’est une notion d’un autre monde. Entre vous, les faits, à peine énoncés, se transformeraient dans une atmosphère d’illusion. Le mensonge est comme la forme de vos rapports. Prends hardiment celui qui te sert ; mais choisis avec soin, selon ton plaisir et ta passion, ce visage prochain, qui dépend de tes paroles. »

Alors, dans son attente anxieuse, je laisse tomber l’aveu d’une faute imaginaire... J'ai été, avant de la connaître, l'amant d’Andrée. Des souvenirs vifs et heureux sont entre nous, et la résurrection possible du passé. Je parle d’une voix demi-ironique. Mes paroles, dans d’autres circonstances, seraient une dérision de son inquiétude, une confession de

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fantaisie, une démonstration par l’absurde de moninnocence. Je veux, moi-même, les entendre ainsi, laissant seulement, au fond de mon esprit, une chance au crime. Mais elles rencontrent une vraisemblance préparée, mille présomptions absurdes qui se cristallisent autour d’elles. Anne m’écoute avec des yeux agrandis, qui m'effraient. Je veux revenir sur mon aveu ; jajoute que c'est elle que j'aime. Mais maintenant, elle m’entend à peine. Elle garde, elle fixe, elle retourne en son esprit la phrase cruelle ; elle néglige ce ton d'ironie réside la vérité (qui, pense-t-elle, voudrait la tromper) ; il lui semble qu’elle l'avait depuis toujours pressentie.

J'attends, surpris de mon audace, des plaintes, des repro- ches, le déchaînement d’une rancune suspendue, je ne sais quel revirement farouche. Je la vois seulement réfléchir, esclave d’un amour inquiet mais obstiné, qui jamais ne cessera d'espérer. Les épreuves lui sont un enseignement, un éperon, un appel à l'esprit. Et son cœur se repose dans la connaissance du pire.

Elle m'interroge enfin, d’une voix soumise, accusant seulement le destin, absolvant mon erreur. Elle voudrait savoir quels procédés, quelles ruses m'ont égaré ; comment j'ai pu me détourner de ma voie véritable. Rencontrant cette rivale qui l’obsédait, elle ne songe pas à la combattre, mais plutôt à lui arracher ses secrets.

Alors, profitant de l’occasion nouvelle, je décris, d’une voix basse et rapide, à traits vifs, une convertie, une complaisante : son plaisir dépend du mien, qu’elle cherche ; ses gestes devinent mon attente; les paroles qu’elle préparait, qu’elle composait, reviennent en son langage, mais cette fois, elles lui échappent ; son amour dépasse ses vœux : il dure, il est fidèle à lui-même, il s’exalte pourtant, il est comme un thème qui revient avec des modulations plus ardentes. Mais cette amoureuse, ce n’est pas Andrée, c'est Anne, telle que je lai désirée, telle que je la rêve encore; c’est celle que je prétends créer. Je ne la quitte

AMOUR SANS FORCES 73

pas, je la provoque, je lui donne une émule née d'elle- même. Cette rivalité d’un être et d’une image, n'est-ce pas l’essence de l'amour ? Il me semble que jai cessé de mentir.

16 Septembre.

Anne vivait sans doute de ces jours incertains l'être cherche une direction nouvelle, tend ses voiles, et se prête sans réserve à l'attente qui l’entoure. Elle suivait passive- ment le courant du bonheur ; mais je lui demande davan- tage. Elle vient d'apprendre que l’amour est une faveur cernée de dangers et qu’un amant est plus mortel encore qu'un homme; cette menace réclame toutes ses ressources. Elle veut m’envahir sans trêve, car tous les instants qu’elle ne prend pas, elle pense maintenant que je les donne à une autre... Quelle active passion, succédant à cette indolence reléguée ! A peine arrivée, elle me demande mes yeux, et les garde pour m'interdire toute évasion. De son visage plus rien ne se perd ; il est sans cesse employé par l’esprit; il donne un corps à tous ses sentiments : c’est une tendresse à la tête penchée, aux yeux livrés et mi-clos, c’est un enthou- siasme au regard perdu, qui se retire au fond d’elle-même, afin d'y prendre plus d’élan... Dans une tentative déses- pérée, elle se concentre, s’exalte, s'élève au-dessus d’elle- même, et son esprit invente en sa chair des émois incon- nus. Elle cherche les joies des sens comme une revanche contre les déceptions du cœur et comme une folle saisie d’un être instable. Elle résout, par une ivresse de quelques secondes, le problème qu’elle espérait voir se dissoudre en toute une existence heureuse. Elle se représente aussi, sans doute, avec une sombre envie, les plaisirs de sa rivale : dans sa volonté de l’égaler, de ne pas recevoir-de moi moins qu’une autre, elle appelle, elle hâte la sensation, et, de désir, atteint. Elle revient alors de la volupté avec un désespoir de tout l'être, comme d’une vie supérieure. Mes artifices l’ont menée en ce dur climat son amertume

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spirituelle a quelque affñinité avec la saveur triste du plaisir. Elle a renoncé au tranquille bonheur, elle peut enfin goû- ter ce jeu sublime, cette lutte contre le temps, cette tenta- tive de construire une seconde éternelle, cette expérience d’une fusion de la vie et de la mort.

Elle avait coutume de dire qu’elle ne comprenait pas la jalousie. Elle fut pourtant, dès qu’elle me connut, jalouse de l'univers : il me préoccupait vainement, elle seule était importante. Pour savoir si je l’aimais, quelle ressource, quelle preuve, sinon de m’enlever aux autres ? Maintenant, pour être heureuse, il lui faut connaître l’abandon le plus complet, dépasser ses rivales, s'ajouter, pour l’offrir, tout ce qu’elles possédaient. Elle espérait triompher à meilleur compte. Mais je l'ai soumise à l'épreuve, et je lui ai révélé le visage véritable de son amour.

17 Septembre.

C’est elle, maintenant, qui recherche et propose le plaisir. Un peu absente, elle poursuit, à travers tous nos entretiens, les arrière-pensées d’une amoureuse, répond à peine, échappe à la conversation, m'indique qu’elle est insatisfaite. Elle m'oblige enfin à rejoindre ses secrets désirs.

Elle se déshabille avec audace, allant vers la nudité comme vers la gloire. Dans ce mouvement de révélation progressive, son corps, qui frissonne un peu, m'apparaît vierge, inconnu malgré l'habitude, mendiant et provocant à la fois. Je me demande quelles peuvent être les sensations intimes de cette étrangère ; si ses seins sont un poids, une chaleur, un espace neutre; si le bonheur d’être belle est un confort physique ? Elle ne me ressemble guère. Dans l’ar- deur un peu sauvage qui me conduit, il y a commeun reproche de n'être pas moi...

La voici maintenant entourée de ses cheveux comme d’une pudeur nouvelle, subitement inventée. Cette masse, que le visage divise, alourdit sa forme : elle estcomme char-

AMOUR SANS FORCES 75

gée de beauté. Moins humaine aussi : sombre et sylvestre. Elle s'approche, elle me touche, et m’entoure, et s'éloigne. Dans son désir mêlé d'échapper et de plaire, elle invente toujours dés-attitudes nouvelles. C’est un enfant blotti ; c'est une déesse étendue, au visage mystérieux, et vague- ment triomphant ; cest une fugitive immobile, dont le visage se cache d’un bras et dont l'absence cherche encore un prestige; c’est, comme je la saisis, une morte, volup- tueuse encore... Elle repose dans l’orgueil d’être seulement elle-même, en cette nudité première que les hommes ont faite rare et précieuse. Un instant, l'admiration arrête mon désir, et je la contemple de mon dernier regard lucide, Elle tient les genoux serrés, elle détourne un regard déses- péré, ses mains défendent encore son corps blanc. Pourquoi se dérober ainsi ? Elle ne sait pas. La nature a choisi ses attitudes.

De la volupté, je goûte d’abord qu’elle dispense de par- ler. C’est fini de jouer mon rôle. Une autre comédie s’ou- vre, réglée d'avance par la nature, mon esprit sera enfin spectateur. Après la tension pour plaire, voici le repos sensuel et la joie d’une victoire silencieuse.

Avec la sensation commence une vision lucide et aiguë, je ne sais quel sentiment de puissance. Les moindres détails m’apparaissent. Ce corps est tellement plus vaste et plus varié que je ne laurais cru. Il m’apparaît d’abord dans son aspect de société, de colonie, réunion arbi- traire d’un tronc, de membres, de surfaces douces et de muscles vigoureux aux usages divers ; puis, tout de même,

relié au visage, dans son rapport avec les sentiments,

comme un sujet d'inspiration. Envahi d'un trouble exquis, je cherche à le justifier, je lui fais porter des idées exal- tantes : vaincre cette femme, lui faire avouer sa servitude, la réduire à quelque chose de déjà connu, l’obliger à battre en retraite de sa personnalité à son sexe ; je caresse l'espoir d’un bref assassinat. Son visage me satisfait : il exprime la crainte, l'horreur, un désir passionné d'échapper ; elle

76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

regrette le morne et le médiocre ; tout plutôt qu’une joie si terrible.

Mon plaisir s’émancipe, échappe à mon esprit, qui s’attriste de perdre, dans trop d'ivresse, sa belle clarté, et d'apprendre, par ce progrès, la fuite d’un temps délicieux. Je traverse une succession prodigieuse d’instants lourds et rapides, qui s’enfuient avant d’être pleinement connus ; je subis un orage d’éclairs nerveux. Le cerveau docile suit le sexe impérieux ma pensée vive et molle cherche des comparaisons qui prolongent ma joie : cette sensation, c’est une progression vers un son aigu ; c’est une fusion de cou- leurs qui tend vers le blanc lumineux ; c’est la perception attentive de deux ondes jumelles, l’une plus grave, l’autre plus haute, entraînées par un rythme toujours accéléré. Mon attention, qu'excitent et entraînent les sollicitations du plaisir, le dépasse maintenant ; s’aidant de souvenirs, elle éclaire le futur et, déjà, rencontre la déception. À mesure que croît mon trouble j'ai conscience qu’il approche de sa fin : plus est vive, plus est fugace la joie. Je déprécie les sensations qui me parviennent, je nie ce qui me comble, je sais que je suis dupe.

Un instant encore, un âge. Je ne vois plus qu’un corps lisse, terriblement proche, auquel je rapporte mon plaisir. Je l'ai converti peu à peu. Anne abandonne une dernière résistance, instinctive, qui dormait dans les muscles, qui se déguisait en immobilité. Sa chair molle se durcit, s’anime, trahit une volonté complice ; ses gestes accordés sont des consentements ; son être entier est un rayonnement ner- veux dont je suis le foyer. Sa face me parle d’un étrange pays la joie et la douleur se mêlentet ne se distinguent plus. Je la possède et la grave en ma mémoire, empli d’une indiscrétion farouche. Il me semble que cette étreinte n'est qu'un prétexte à satisfaire un rêve ancien, conçu dès la première rencontre : sculpter ce visage. Je le crée, je le con- temple ; je crois que c’est sa confidence qui me parvient et m'enivre dans la volupté. Aïnsi, attentifs l’un à l’autre,

AMOUR SANS FORCES 77

comme projetés hors de nous-mêmes, nous cherchons, dans un visage étranger, les raisons de notre orgueil..

Mais je poursuis plus loin l’aventure. Le spectacle me volait une part de ma joie : plus forte, elle veut être seule. Maintenant, je n'ai plus de regard, ni de pensée, je ne contrôle plus mes traits, j'écoute passionnément, montant des profondeurs, une marée qui déferle. C’est un arrache- ment délicieux, une lutte avec le plaisir, que je retiens, provoque et perds dansun même mouvement ; c’est un éclair de magnésium qui me montre, dans une vision dernière, deux corps liés, la vie, amour, et comme son terme extrême, le néant, je sombre avec consentement.

Suit un réveil faible, aux bras d’une infirmière. Un halète- ment marque encore le rythme des secondes sublimes, mais devient plus doux et plus lent, et sa cadence décrois- sante semble la fuite au loin du plaisir disparu. Je voudrais, comme d’un malheur immérité, être consolé de cet abandon. Mais, plutôt que de briser le silence, je garde une inertie pensive. J'essaie de retrouver en souvenirs, je repasse, je dilue ces instants trop rapides ; j'écoute encore les prolongements de la volupté dans un corps attendri….

En somme, qu'était-ce que tout cela ? Entre deux états d'attente et de regret, un court divertissement qui simule une aventure magnifique. Les sentiments confus qui se pressèrent durant ce siècle bref n’avaient pas d’objet. Mort délicieuse et convoitée, s’enfuyant comme on croit la saisir ; pensée avide d’une suprême clarté, et qui subit

l'exil à l'instant marqué pour son triomphe ; amour qui

se consume lui-même ; frontières retrouvées ; rebelle intacte et toujours extérieure ; cet instant a passé comme les autres.

Nous n’avons pas joué grand rôle. La volupté était l’hé- roïne ; elle nous laisse pauvres, mélancoliques et rafhinés. Pourtant une commune chaleur du sang supplée à tout ce que nous pourrions ne pas sentir. La satisfaction

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tourne à la reconnaissance. Le cœur se manifeste dans une étreinte naïve.

Les minutes passent. Exploration curieuse, examen criti- que parmi les attitudes de l'abandon, étrange proximité de deux esprits solitaires. Il me semble que rien ne justifie plus notre singulière position de mêlés et d’étendus ; nous sommes deux êtres étonnés de leur familiarité, frustrés de leur inspiration, qui viennent de perdre l’objet de leur rencontre. Je regarde ma sœur allongée, et je nrinquiète encore. Ses impressions passionnées, les a-t-elle voulues subies? Et maintenant, penserait-elle, à l’abri de notre silence, sans me consulter ? N'est-elle pas effrayée de voir un univers reposer sur son sein ? Mais non : trop confortable, trop soumise, trop éblouie par le plaisir. J'imagine plutôt un esprit vide.

D’avoir été maniée, utilisée, elle est devenue un peu semblable à un objet. Je veux jouer avec elle. D’une main qui feint une caresse, je ramène en arrière ses cheveux ondés, je moule les os, je lui donne le visage d’un jeune garçon qui, gracieux, rieur et poète comme elle, ne serait pourtant jamais entré dans ma vie... Puis, j'étudie encore d’autres hypothèses. Elle s'inquiète de revêtir une appa- rence nouvelle, qu’elle n’a jamais étudiée dans la glace. Elle connaît l’allure fantasque de mon esprit : révérant son visage, je lui suis peut-être infidèle ? Elle m'interroge soudain : « En somme, tu te résignerais facilement à voir mes yeux pâlir du noir au vert ? Tu m’aimerais encore autant ? » Je réponds, sans comprendre : « Mais oui, sans doute. » Elle continue, hâtant ses mots : « Et mon visage plus aigu ? Et d’autres sentiments se glissant sous ma chair ? Et monesprit quittant mon corps dans l'instant de ton plaisir ? Enfin, rien de moi n’est essentiel! Ah ! qui t’empêche de nommer comme tu veux ce que tu tiens entre les bras !... »

AMOUR SANS FORCES 79

20 Septembre.

Je contemple ce spectacle admirable d’un être qui a décou- vert sa voie, qui se simplifie autour de son essence, qui con- sent à ses actes, et qui retrouve sa race. Anne n'est plus qu’une femme aimante et avide. Elle s’est dépouillée, elle a renoncé à beaucoup d’habiletés, On n’essaie plus de ruser, quand on se croitaux mains d’un dieu... Elle ne veut pas qu’on la dise brillante, éloquente : ce sont autant de qualités enlevées à son amour. Elle ne croit plus à son orgueil, puisqu'il a si aisémentsuccombé à l'amour. Elle ne croit plus à son raffinement, puisque le bonheur du vulgaire est le sien. L'avenir, le regret, le lendemain morose sont pour elle de vaines menaces. Elle vit au cœur de l'instant. Une tem- pête irrésistible l’envahit et l’entraîne vers la joie la plus forte. Elle n’est plus rien par elle-même, mais le destin la traverse, et, à cause de cela, elle est très grande.

22 Septembre.

Anne quittera Chagny jeudi. J'irai la rejoindre bientôt à Paris.

Ces dernières journées sont étranges. Elles enferment des heures de douce intimité, mais nos rencontresavec Andrée se déroulent dans une atmosphère lourde, chargée d’un

combat latent. Aucune explication entre les deux femmes;

elles craignent de ne pouvoir contrôler leurs paroles et de se

laisser entraîner à une basse querelle. Des conversations

-factices occupent la scène, entretenues avec une vigilance

constante, comme s’il fallait empêcher la vérité de profiter des silences ; et l’on sent la fatigue des acteurs.

4 Octobre.

Départ de Chagny par un beau soir d'octobre. Ciel parent du feuillage ; couleurs pâles habitant l’horizon ; repliement

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des choses devant l'hiver. Tout était glace et rose, menace et splendeur.

Vie de Paris retrouvée. Non, justement, pas retrouvée. Aux jours même d’indifférence, Anne m'est plus proche que tout le reste. Les plaisirs qu'on me propose ne m’en- voient nul appel. J'évite les rencontres, les conversations, de peur d'y voir se fragmenter mes émotions. Peut-être aussi, crainte plus basse : une critique entendue sufhrait à m'ébranler.… Je vivrai obstinément toute l'aventure. On est déçu par le voyage de l’amour ; mais on n’en revient pas.

Déjà, pourtant, Chagny nous attire vers lui, comme si nous y avions perdu quelque chose. J'apprends que les sentiments aussi ont'leurs patries. Chaque matin, au réveil, les arbres, le fleuve ramenaient avec eux la certitude du cœur, comme une part du décor familier. Dans la ville multiple, parmiles souvenirs de ma vie ancienne, mon amour prend figure d’étranger.

Hier, une longue course en auto nous a ramenés vers son asile. Il me semblait aller serrer la main d’un voyageur qui part etqu’on n’espérait plus revoir : déjà l’absence est en lui commeun mal, et son visage lointain est pareil à celui des fantômes... Il y avait cependant une étrange douceur dans cette rencontre des instants de l’amour celle qu’on éprouve à entendre un son et son écho. Au retour, notre émotion était commune. Nous avons tenu liées quelques heures l’ardeur et le souvenir.

15 Otciobre.

Est-ce le bonheur ? Mes notes s’espacent et diminuent. Je pense plutôt à ces calmes plats, d’où naît un vent contraire. Des minutes d’indifférence me traversent : Anne se réjouit de mon repos.

M'ouvrant un si bel horizon, elle a suscité en moi un enfant capricieux, égoïste comme les dieux, candide et rapace, qui vit de joie, mourrait d’une ombre à son plaisir

AMOUR SANS FORCES 81

qui veut, pour être encore heureux, l’être toujours plus. Quelle tâche difficile est la sienne ! Et pourtant, elle est comme acharnée à détruire sa propre influence. Des événe- ments par essence uniques, elle les renouvelle. Cette pre- mière ivresse de l'entière possession, elle m’oblige à y trou- verune joie commune, susceptible de mille répétitions. Sa complaisance profane ce que sa résistance avait sacré.. Elle m'irrite comme une qui altère une belle légende, et soi-même on l’a un peu oubliée, mais on sait bien qu’elle la dépare…

Il me semble que j'ai atteint mon but. Employant l'amour et la ruse, j'ai réalisé cette connaissance parfaite vers laquelle je tendais obscurément. Son visage trans- parent me montre enfin tout ce qu’elle sent, jusqu’au plaisir involontaire, jusqu’à l’acharnement. Quand je le contem- ple, envahi par la sensation, serré entre mes bras noués, doublement prisonnier, je crois voir toute une évolution sentimentale s’y inscrire, s’y résumer, y trouver symbole et but. Son indifférence : des sens qui veulent qu'on les éveille. Sa coquetterie : ruse d’une captive qui propose au conquérant des proies multiples et veut étonner le désir. Sa résistance : tactique d’une voluptueuse qui souhaite d’être heureuse longuement. Sa bonté : système d’un être trop fragile, qui écarte ce quile blesse et se construit une supériorité selon ses forces. Je connais maintenant la clef de son être.

Alors, pour la première fois, cessant d’être obsédé par les devoirs que je m'étais imposés, j'ai le loisir de méditer cette aventure. Je me découvre un peu stupide, comme l’écolier qui vient de démonter une machine. J'étais allé vers Anne plein de confiance, déçu par la pensée, lui demandant une revanche, un exemple heureux, une vie nouvelle la vérité... Etrange idée, d'emprunter une philosophie à une âme d’esclave ! À peine me suis-je trouvé en sa présence, le désir a pris la direction de l'affaire

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et a joué sa comédie. Comme par une basse envie, j'ai voulu enlever à cette femme toutesles raisons qu’elle avait d’êtreaimée. J'ai convoité successivement une étrangère, une rebelle, une amie, possédant et tuant l’une après Pautre.... Et maintenant, quel remords d’avoir désarmé l'adversaire ! Quoi! Plus de jeux, plus de combats ? Elle détenait inconsciemment tous ses prestiges : sa nonchalance souveraine, son désir de plaire sans émotion, l’indiscrétion tranquille de sa beauté. Un erreur faisait sa grandeur. Elle regrette aujourd'hui son détachement comme une faute ; elle s'applique à être médiocre, semblable à ses sœurs d'amour.

Qu'on ne me condamne pas ! Foi, tendresse, respect, je jure que rien ne me manque. Suis-je coupable si tous mes élans se réunissent d'eux-mêmes pour créer un instant sublime, et ne lui survivent pas ? Mon ardeur a compensé sa brièveté de son éclat. J'ai construit un être parfait, dont les qualités se mesuraient à mon désir. Qu'on le réveille, il renaîtra |! Nous étions liés par le doute et la hâte, par l’im- mense espoir du plaisir, que lun de nous, d’une seule parole, eût pu détruire. Chacun de l'autre implorait le triomphe de son égoïsme. Et voilà que nous nous sommes créés tout un passé pesant, lourd de bonheur. Un instant ne saurait l’effacer ; les mots de la rupture ne prévaudraient même pas contre nos gestes quotidiens, contre tant de tendresse accumulée.…

- Je l'enveloppe par instants d’un regard froid, qui la divise et la dépouille.

C’est une indiscrète. Elle suppose mes sentiments. Heu- reuse, mais surtout de mon bonheur. Déçue pourtant par mes plus ardentes paroles, et non surprise, car elle revient de ce qu’elle attendait. Froissée de mon intelligence, car elle aurait se dissoudre dans la joie... Son cœur plus exigeant lui arroge des droits, elle le revendique comme une compétence, elle prend la direction de nos sentiments;

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je ne dispose plus de moi-même. Dans l'atmosphère d'extrême passion qu’elle propage et respire naturellement autour d’elle, je me sens positivement intimidé. Ce bon- heur est un reproche au passé, un obstacle à l'avenir, cet amour un apport visible, une protection dont elle m’en- toure avec trop d’évidence, une parure délicate que je n'ose ternir. Il écarte les aventures possibles. Je puis l’oublier pour la solitude, pour une révolte, mais d’autres me ramèneraient à elle. À tout plaisir médiocre, sa tendresse serait une constante comparaison, un discret reproche. Elle me confine dans l'isolement : ses faveurs sont aussi pesantes qu'une couronne.

C’est une femme, et les caprices de son sexe la suivent dans son amour. Soumise, elle reste coquette ; heureuse, elle me provoque encore. Parfois elle vient comme une étrangère, afin d’être mieux aimée. Ou bien, je la trouve toute occupée à sa toilette, sans curiosité, satisfaite d’un reflet de moi dans sa glace. Le buste déjà tourné à ma ren- contre, elle jette encore vers le miroir un regard hâtif, attardé et ravi; parlant d’une voix négligenté, elle me montre le sourire égaré de son avant-dernière pensée ; puis, sûre d'elle, elle m’attire sur son corps confiant.

C’est un être fuyant et pareil, au présent monotone, au passé insaisissable. En vain je tente d’imaginer sa vie dis- parue. Aucune certitude ne me sufht. Elle a été mère : c’est une affaire entre la nature et le médecin, un de ces événements qui la confondent avec les autres et la séparent d'elle-même. Elle a été possédée par un mari, par d’autres amants, sans doute ; ces passions rivales sont venues expi- rer au sein d’un même mystère et je ne puis savoir qui, au plus profond de son être, elle a choisi. Il s’est passé à travers elle bien des choses qui lui étaient réellement étrangères. Sa chair a subi et oublié, toujours jeune, stu- pide, innocente.

Un jour, je lai entendue répéter, sûre de son effet, mimant son rôle, des paroles déjà connues. Si je l’inter-

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romps, si je l’avertis, pensais-je, elle m'en voudra; celui dont elle rêve, qui peut lui plaire, c’est celui qu’éblouissent, pour la première fois, toutes ses histoires neuves. J’écou- tais douloureusement. Quelques changements dans le récit m'enlevaient même le plaisir de penser que je l’entendis jadis véridique. D’autres, sans doute, le connurent plus sincère, d’autres l’entendront plus habile... Le cœur de sa vie m'échappe.

2$ Otclobre.

Rompre ? Non. —— Je n’ose me dérober à une attitude si douce. Je crains de voir nos sentiments renaissant de l’adieu, nos corps rejetés l’un vers l’autre par l’horrible visage de la solitude entraperçu. Mon amour, privé de sécurité, s’exalterait peut-être? C’est comme cela qu'il dort le mieux. Je me retirerai seulement en pensée, lais- sant un mannequin de chair entre ses bras. Qu'elle embrasse un absent, qu’elle s’enchaîne à un homme libre, qu’elle se montre, gravée en elle, lumière de ses yeux, douceur de son sourire, mon image! Je ne veux pas perdre ce culte qui me flatte. Elle m'indique si nettement ce qu'il faut faire pour maintenir mon prestige... Comment résister ?

Et puis, je sais que rien ne saurait remplacer ce spectacle magnifique d’une femme amoureuse.

Novembre (sans dates).

Elle vient le soir. Nous allons l’un vers l’autre avec un espoir instinctif, que rien ne peut combler et qui nous sépare d’abord. Je sens pourtant une émotion latente, j'essaie de lui donner un corps avec des paroles. Mon lyrisme est un appel désespéré, une défense contre le vide, comme la fièvre contre le mal. La voici qui s'allume à cette fausse lumière, et qui vit mes paroles. Elle est conquise, je sens sa complaisance toute prête. Alors dans

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cette atmosphère facile, tous mes vices se développent, et se donnent libre cours : mépris, jalousie, caprice. Enfin, j'ai trouvé un être digne d'assister à leur déploiement i Ce sont des phrases hachées, aux retours brefs : « Comme tu

es belle ! Qu'as-tu fait? Qui as-tu vu? Qui encore ? Quelle vie stupide! A quoi bon tout cela? Je devrais te suffire. Viens dans mes bras! »

Elle est devant moi, et seule, alors je lui reproche le monde. Mais ce sont aussi, par instants, des compli- ments soudains, des serments spontanés; la passion et la rancune s'appellent, leurs contrastes alternés marquent, comme un pendule, la durée fiévreuse de lamour. Beau désordre, et vie pareille à la pensée! Calcul secret : pour la contraindre, je la place entre une récompense et une sanction ! Plaisir d'artiste: que la lumière la touche sous tous les angles et la fasse briller de tout son éclat ! Complicité d’amant : je lui donne de ces plaisirs aigus que la douleur entoure d’une vive frontière! Hommage vaste et profond: mon humeur fantasque lui prouve qu’elle atteint tout mon être !.…

Chaque jour, par un entraînement progressif, je lui impose plus complètement mes ordres. Une longue habi- tude de la chair et de l’esprit me permet de suivre ses déli- bérations, de prévoir sa défaite. C’est d’abord une lutte, moins pour garder ses positions que pour sauver son honneur. Mais d'avance, elle doute d’elle-même, et la voilà bientôt débordée. Derrière le rempart des paroles vaines qu'elle m’'oppose, je sens vaciller sa résistance. Déjà, elle a changé de but : elle veut seulement durer encore, et que je donne de belles excuses à sa défaite... Cette indécise goûte enfin le plaisir d’avoir une volonté : la mienne. Quand elle dit : « plaire », je crois entendre un écho qui répète : « servir ». Quand elle tend vers moi ses beaux yeux l’amour apporte la langueur et l’espace de l'Orient, je crois deviner l’humble parole d’une captive : « Sei-

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gneur, est-ce bien ton plaisir ? » Elle sait peut-être que l'obéissance est un mauvais calcul, mais elle veut le bon- heur sans délai. Un à un, flétris, mes caprices tombent de mon imagination dans le réel... C’est en vain qu’elle s'échappe parfois dans le mutisme. Mes questions impé- rieuses transforment ses silences en de longs acquiesce- ments. Je dis : « Puis-je ?.. » « Veux-tu ?.. » Elle permet tout, passive. Elle sait qu’elle aura sa revanche, car en ces heures douces et vagues, mes résolutions se dissolvent. Anne sait alors se glorifier de ses défaillances, entourer d'attente et de choix un baiser, prendre, après la volupté, un air de commandement discret. Elle ne craint pas ma révolte : elle a tant d’espoir en Pamour, elle est si sûre, avec son aide, de réparer toutes ses fautes.

De cette domination reconnue, et de cette emprise sub- tile, qui Pemporte ? Il faut plutôt parler de deux volontés qui se traversent et trouvent chacune sa victoire.

Notre amour a ses mœurs, ses lois, son langage, qu'il compose librement. Il enferme des forces mêlées, qui se satisfont ensemble, ennemies et heureuses ; toute ardeur est dans sa dépendance; les mots se valent et l’expriment. Elle dit: « Est-ce que tu m'aimes ? » parce que c’est la question commune, parce que, s1 je la satisfais, elle ne sera pas plus malheureuse que toutes les femmes... « Je taime » mais alors vite, comme une reprise, avec plus d’ardeur encore: « Ce n'est pas vrai » ; puis reste inquiète: peut-on retirer si grave parole, qui la livre ?... Parfois aussi, cherchant un sentiment plus fort qu’elle, un para- doxe, un mot terrible, elle profère passionnément, se déro- bant à des baisers qui n’expriment pas assez son amour : « Jete déteste. je te déteste. je te déteste. », mais les mots répétés vont se dépréciant et ne frappent plus esprit. Elle se raidit, elle garde sa formule; pourtant, une lan- gueur divise les syllabes; une tendresse se mêle à cette fidélité verbale ; sa voix moins âpre est plus sincère qu’elle-

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même, et parle à mon cœur, et le langage s'efface. Enfin, esclave repentie, elle s’abandonne, protestant encore.

Je la vois, de longs moments, se taire. Elle songe qu’on lui a volé d'avance tous les pauvres mots qu’elle pourrait dire : parlant, elle reprendrait le rôle d’une rivale, et la ramènerait entre nous. Alors, elle se tient enfermée dans un silence passionné, qu’elle signe ; plongée dans la tris- tesse, mais soufirant seulement de ce que je ne puisse venir Py rejoindre... À je ne sais quelle caresse plus douce, elle répond en fermant les yeux, attestant qu'aucune vision ne vaut un rêve puis, tout de même, entrouvre ses cils par instant, pour voir si son esprit s’égare, ou si je lui obéis.. Elle me voit emporté par la volupté, trouvant en son corps plus qu’elle ne croit donner. Elle demande, d’une voix basse, rapide, anxieuse (comme si, me surpre- nant, elle espérait m'arracher mon secret) : « Est-ce bien moi ?.… » Nous parlons ensuite doucement, à mots brefs et chuchotés; nous imaginons, pour accroître notre plaisir en le rendant coupable, un ennemi présent, auquel nos paroles se dérobent ; ou bien, nous craignons de réveiller, d’un mot trop haut, nos consciences de civilisés…

Notre relation s’élargit : d'homme à femme. Elle dit: « nous ». Deux humains, liés et compatissants, emportés dans une même tempête, s’'étonnent de leur étrange aven- ture.

Chaque jour quelque secret müûrit ét tombe en confi- dence. Anne abandonne, une à une, toutes ses parutes d’étrangère, me livre le secret de ses sortilèges, en vient à trahir son sexe.

« J'ai cherché à plaire, dit-elle, dès ma première paresse. Je tournais mes professeurs en amis. Il fallait bien remplir le temps de nos leçons. Ils se dépensaient à m’en- seigner; moi, davantage, à leur plaire; et la coquetterie chassait le travail !... Puis, je l'ai employée comme un bou-

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clier. Je luttais par peur ; j'enchainais pour me défendre. On se méfie de tout ce qu’on aime; mais un séducteur épris rassure.

Pour plaire, il y a quelques recettes très simples. Il faut seulement un bon point de départ; et le reste est procédés. Il s’agit de faire mériter ce qu’on brûle de con- sentir. Nous nous y prenons comme les vieux professeurs, qui placent des examens à l’entrée des carrières, pour leur donner du prestige ! Au fond, les hommes nous deman- dent surtout de leur faire accomplir des performances. Qu'ils soient fiers d’eux ! Qu'ils croient être pour quelque chose dans leur réussite! Qu'ils nous voient cédant, la mort dans l’âme, à leur puissance irrésistible ! » Et son rire fuit, comme un ruisseau vif, comme une chose qu’on ne peut saisir...

Elle dit encore : « Notre vie, c’est l'amour au centre, avec mille miroirs qui le reflètent, dispersés et brisés. Peu de jours heureux et toute l’existence pour les revivre... Il y a beaucoup de refrains dans notre chanson... »

Gagné, je lui confie : « L’amour a sa splendeur chez les très jeunes hommes. Leur passion se fait connaître par l'ardeur de ses discours et de ses actions, et se propage par l'exemple. Ils ne songent pas à mettre des pro- cédés à son service. Il n’est même pas convenable, croient-ils, que l'intelligence se mêle de tout cela. Mais un jour, on voit qu'il y a des lois; et pour ne rien négliger, on fait appel à la science, à la ruse. Une bonne affaire souhaite d’être recommencée. Le goût de la réussite est plus fort que le choix. Un plaisir d'artiste s’en mêle. Aïnsi naît Don Juan ! Alors on veut tout savoir, pour mieux agir. On ne goûte plus, précédant l'amour, cette amitié incertaine se mêlent les sentiments, et qui enchante d’un charme sans raison. On sait que l'attention est signe du désir, et la haine, passion renversée; Vénus reconnaît tout son domaine... »

Et je pense : « L'amour, comme cela a être bien au

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commencement du monde! Mais nous en savons trop...»

A des heures de lassitude, nous mesurons un bonheur monotone. Alors, le temps ressemble plus à ce qui le remplit qu’à ce qui l'anime. Nous rendons grâces pour des rires, pour des récits, pour un décor... Parfois la durée passe, toute pure. Il me semble que je regarde, s’accom- plissant avec une morne fatalité, cette conversion des rêves en souvenirs qui est l’essence de la vie. Une indiffé- rence passionnée m’enlève au réel et m'incite à méditer sans fin, à creuser un problème qui n’a d'autre solution que l’amertume. Dans l’amour même,"je prends des forces, je cherche des prétextes pour je ne sais quel étrange tête-à- tête avec mon âme. Et d’ailleurs, ma présence n'est- elle pas devenue inutile? Anne m'aime tant qu’elle ne voit plus rien.

À l'abri de mon masque, j’observe et néglige de sentir, mais des rencontres miraculeuses s’opèrent entre la comé- die et la vie. Douloureusement insensible, délaissé de mes sentiments, poursuivi par le regret, comme un ancien croyant qui fait en vain les gestes de la prière, je pense : « Je ne puis plus aimer. » Mais au même instant s’élance de mon cœur une compassion vive et pure, libérée de l’espoir. Comblant un vide, suivant une habitude, subis- sant une attente, je persiste à dire : « Je t'aime » et ce regard profond, ces gestes pieux, cette voix sincère semblent révérer le mystère sacré de l’amour. Aucun soupçon ne m'efHeure, car Anne passionnée se voit con- duite à une mélancolie semblable. Qui va au profond de

la vie, par le cœur ou par l'intelligence, y trouve le même

goût amer.

Je souhaiterais que cet accord factice pût durer longue- ment. Ainsi voudrait-on perpétuer une harmonie déjà connue, qu’une oreille distraite écoute, mais qui soutient la rêverie. Je lui accorde tout ce qu’elle espère. La passion qui se déguisait naguère dans toutes mes paroles, aujour-

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d’hui qu’elle n’est plus, je l’affirme. Ce qui donne la force de vivre, voilà ce que j'appelle maintenant la vérité. Mais je crois deviner des dialogues cruels et tristes, qui se replient dans nos silences. Je n'ose les transcrire, je me flatte de l'espoir qu’elle les ignore. Et pourtant, même inentendus, il me semble qu'ils s'inscrivent dans notre passé.

Ainsi les sentiments se succèdent, mêlés au rythme semblable de la volupté. Ainsi notre amour coule, enfer- mant dans son courant des jours de passion et des jours d’imertume, comme un fleuve des îles, et va se perdré dans le temps...

22 Décembre

L'hiver défile et fuit. Je ne sais quelle hâte me presse et m'arrache à ma vie. Cet attrait de Pavenir, qui fut Pessence de mon amour, m’éloigne aujourd’hui vers la solitude. Sans doute, nous étions voués à dévorer l'inconnu qui nous séparait, à nous quitter, réunis. La rupture plane, comme une menace indépendante de ma volonté. Déjà je me suis fait gardien du libre avenir. Quand Anne lance des projets, il me semble qu’elle abuse de ses droits, et je réserve ceux de limprévu. Elle croit encore que chaque geste engage une série possible, mais je l’entends qui tombe isolé dans le passé. Les baisers sont des adieux. Dès le premier jour ne nous sommes-nous pas étreints comme des voyageurs, et parce qu’on allait nous séparer ? Plus que tout autre péril, je redoute certaine douceur qui se glisse dans l’intimité amoureuse : sentiments atten- dris par lhabitude, mélancolie horizontale, douceur du lit gagnant l'esprit. Enfant, il m'est arrivé de refuser, dans un mouvement de rage, tel plaisir accordé sans effort; il ne me semblait pas honnête, pas « couleur de la vie »,je jugeais toute exception scandaleuse; et puis, si mes instincts et le sort se coalisaient ainsi, irais-je, ne cesserais-je pas d’être moi-même ? Je suis encore cet être

l

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inquiet. Le bonheur m'apparaît comme une erreur cou- pable; il porte l’oubli, Pabandon = ces faiblesses ne con- viennent pas à un mortel. |

Je veux rompre tous les liens, rassembler ma vie, mou- rir indépendant.

2 Janvier

Anne est absente : je décide qu’elle le sera toujours.

Je ne veux lui faire nulle peine. J'ai formé ma résolu- tion selon ma conscience, mais je la traduirai à son usage. Jinventerai une force majeure : la maladie. Je feindrai d'être éloigné malgré moi. Je lui donnerai de beaux souvenirs pour la consoler de mon absence ; j'aurai la charité du style. L

Mon plan est fait, tout esten ordre. Alors, rassuré, je vois mon amour qui s'organise, et se fixe dans un aspect d’éternité. Le hasard ne lui imposera plus ses impulsions incohérentes ; sa décadence est arrêtée; ses contours sont nets ; ses époques sont égales devant mon regard. Ne dit- on pas : « achevé », comme on dit : « parfait » ?

Fécris : je lui raconte une crise, les conseils du méde- cin, la souffrance qui m’enlève à l’amour. Je la remercie, je la regrette, je lui fais gloire de tant de jours heureux. Autour de moi, les souvenirs se pressent. Tout ce qui se détache de ma vie m’apparaît : instants fragiles qui se confondaient au courant de Pamour, que mon bonheur

_ ignorait, ou qu'altérait mon inquiétude. D’où naissent ces belles paroles, si différentes de mon amertume? Elles ne mentent pas; elles expriment une vérité cachée, que mon esprit inquiet ne savait pas reconnaître, et qu'il troublait de critiques, comme de scrupules. Hélas ! Les mortels n’ont que leur vie brève pour connaître l'infini, et, tandis que Tamour leur donne tout ce qu’il a, ils lui demandent davan- tage encore. Puis, à voir ces richesses qu’il emporte dans sa fuite, on découvre soudain les présents qu’il nous fit

|, jour à jour. Ce soir je joue ma dernière chance : j'appelle

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à moi les heures imparfaites, mon émotion les transf- gure, je projette leur souvenir dans cette région sereine de l'esprit le passé nous enchante et nous exalte encore, comme ces lieux déjà franchis que le mirage propose au voyageur. J'écris :.

Je crois, Anne, que cette lettre doit être entre nous la der- nière. La tendresse, la pitié, l'habitude ne nous sont-elles pas devenues impossibles ? Ne sommes-nous pas à tout le médiocre aveugles, comme le sont à la pénombre ceux qui vienneni de contempler une trop vive lumière ?.… Anne, notre première ardeur est encore toute proche de mon cœur : on ne quitte jamais des yeux les sommets de sa vie. J'évoque Chagny, notre amour mélé à l'ardeur de Pété, et puis, au retour, les belles soirées de solitude dans cette chambre close qui dominaït Paris. Vous sou- venez-vous ? Nous allions parfois jusqu'au balcon, à cette heure plus vasie la nuit étend ses bras violets, et les referme sur le monde. Déja, la ville était confuse. À Pentour, les ambitions rivales, les serments faits à tous, la vie tumultueuse dont retentit la place publique s'ordonnaient en une existence infé- rieure. Parmi ce désert peuplé, nous apportions Poasis calme de l'amour. Dans nos simples entretiens, n'y avait-il pas plus de franchise, de passion, et de nuances que dans la longue vie d’un bomme d'action ? Vraiment, sur une balance divine, tant de gloire vaine pesait bien peu auprès de notre amour ; et nos yeux, se détournant de l'espace, voyait plus d'horizon

Dans cet enclos plein d'ombre et de parfums, la vie venait fleurir, mourir ; elle atteignait ses nuances extrêmes ; elle expirait en rires et en larmes. Lancés comme des lassos sur toutes les richesses de l'univers, nos souvenirs les ramenaient en cet asile ow nous les dépensions sans ordre et sans délai. Nos paroles brillantes se chassaient l’une l'autre, leur ardeur passait à leurs suivantes et leur vérité se perdait. De tout ce qw'appor- tait le sort, nous composions nos richesses : des rires unis fusaient aux paroles gaies ; les paroles cruelles faisaient plus d'âpre amour ; et le moindre regard rappelait tout notre élan…

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À chaque instant, des souvenirs pouvaient naître, mais vous les dépassiez de votre présence toujours plus forte. La volupté elle- même n'était qu'un modèle de chair, prétendaient atteindre les esprits : des gestes aux paroles notre union était, à chaque instant, une différence comblée... Jours somptueux, chargés de plus de vie que je n'en pouvais porter ! J'aurais voulu prendre des forces à l'avenir inutile ; je l’engageais sans le savoir : 1l ne sera que la cendre innombrable d'un feu rapide.

De tout cela, ne nous restera-t-il rien d'autre qu'un souvenir insaïisissable, fait d’éloignement, de gloire intime, et de regret ? Je ne puis le croire.

Vous rappelez-vous, Anne, notre dernière visite à Chagny, cette longue course qui nous entraîna vers la splendeur suprême de l'automne? L'auto semblait voler sur la route miroitante. Nos corps s'abandonnaient à la vitesse. Nous regardions à peine les paysages, dépassés, rejetés dans notre hâte négligente. Îls se fondirent dans lombre, et les phares du retour ne nous montrèrent plus que la route fuyante et la nuit pareille. Le sang coulait à travers nos mains jointes, l'espace semblait seu- lement empli du grondement sourd et continu du moteur, du courant rapide d’un sentiment qui nous liait puissamment lun à l’autre et nous épargnait les paroles. Aujourd’hui comme alors, peu m’importent le temps, le décor, les événements. La fusion mystérieuse de nos âmes échappe à la durée. Elle nous lie sans que nos actes puissent rien contre elle. Et si quelque chose de nous persisie au-delà de la mort, ce sera sans doute cette relation secrète.

Peut-être même navons-nous pas encore connu iout notre amour ? Déja s'élancent de moi des sentiments plus purs, comme S'ils avaient attendu pour surgir la rupture charnelle. Et de cette nouvelle aurore, d'autres visions m’apportent le présage. Naguère, vous veniez à moi le soir avec de l'éloi- gnement, de la réserve, un peu d’hostilité contre un vainqueur indiscret ; vous apportiez des souvenirs mélés, un esprit divers comme vos actions, l'amour ne semblait qu'une part de votre jour. Mais de ce voile invisible, mes baisers, peu à peu, vous

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dépouillaient. Vons m'abandonniez vos peines, vos soucis tout le poids de la vie quotidienne ; les racontant, vous compre- niez enfin ce qu'ils avaient de semblable, leur pente, leur cou- rant, leur signification secrète : ils étaient tous faits pour mêtre donnés, pour être regardés de l'amour. Cette douceur joignaïit vos heures confuses ; comme un fil d'Ariane, elle vous guidait du passé vers l'avenir. Ainsi je vous gagnais peu à peu ; je vous séparais du monde, vous attirant au mien ; envahissant votre existence étrangère, je prétendais que tous les sentiments eussent annoncé le nôtre, comme des prophètes. Sous mon regard attentif, votre vie rassemblée brillait d'un éclat inconnu. Je vous voyais me quitter simplifiée, pure, radieuse, avouant enfin tout votre amour daus le mouvement désespéré de l’adieu…. À mor aussi, peut-être, il fallait cetté lente conversion, et un adieu plus vaste, pour connaître vraiment mon ardeur. Le destin brutal nous sépare ; mais l'amour scintille davantage en ce premier instant d'absence, comme une flamme grandit dans la nuit ; et ma solitude se referme sur lui, graveet pure, comme des yeux clos prolègent une vision brève.

Je vous ai parlé de notre passion, d'un être à double visage. J'ai de plus hauts souvenirs. Me suivrez-vous ici? Dans notre union, je prise moins la luite, la conquête, la pénétration de lun par l'autre, que l'essor de deux êtres séparés et fraternels, qui exaltent ensemble leur solitude. Effort, hasard, merveille chacun, connaissant l'autre, atteint à soi-même ! Nous com- posions un chant alterné, qui trouvait deux auditeurs émus. Ce poème est le plus pur de la vie. Aujourd'hui j'approche de la mort, je suis déjà. dans cette ombre qu'elle projette, allant au- devant de la vie. Parmi l'obscurité naissante, vous seule sub- sistez intacte, appareillée à ces teintes graves, entourée de mes plus profondes pensées, digne de confronter le grand mystère. Je cherche dans mon passé des instants qui ressemblent à ma sagesse uliime, je trouve des méditations mélées à votre image : elle ne les trouble point, sa forme harmonieuse les reflète plutôt. Quand je la rencontre, il me semble qu'on nomme devant moi mon orguel, ma force et ma tendresse, et qu'ils viennent

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m'assister contre l'attaque du sort... Vous m'accompagnerez, Anne, jusqu'à mon terme, toujours parente de ma. pensée, car la Mort grandissante cherche en nous un égal, et l’Amour seul peut dialoguer avec elle. Alors, de mon seuil d'ombre, me retournant brusquement vers labime obscur de la naissance, j'apercevrai d'abord, entre les deux gouffres, votre visage ; je penserai, comme au plus beau spectacle que l’homme puisse connaître, à votre amour à cette rencontre d'un étre unique et d'une émotion universelle ! Et c'est en lui que mes yeux avides trowveront l'éternité.

JACQUES SINDRAL

CHRONIQUE DES SPECTACLES

Si je feins un intérêt pour les spectacles, c’est que je me défie des raisons qui entraînent mes amis, et moi derrière mes amis, à Médrano et à l’Alhambra plutôt qu’au théâtre, et que je veux dire ma défiance.

Certains d’entre eux rejettent passionnément de leur cœur un avide amour duthéître, sans cesse déçu, trahi, bafoué. À mesure qu’on leur donne moins, ils deviennent plus difficiles, c’est pourquoi ils ne peuvent plus voir que les clowns ou les acro- bates : la décadence qui insulte tous les métiers, atteint moins tôt les métiers inférieurs. Ce qui nous étonne chez les Fratellini c’est qu’ils aient gardé une tradition plus jeune que les acteurs et les auteurs.

Mais les esprits rares ont de la peine à ne pas devenir pares- seux. Comme leur sensualité s’épaissit faute d’usage et devient somnolente, elle attend des réveils brusques. Alors ils regardent qui les pique avec des yeux brouillés.

Il faut ajouter qu’en France il ÿ a un peuple de peintres. Les peintres sont portés vers les spectacles et avec eux tous les gens qui ne pensent que s’ils regardent et qui aiment autant regarder que penser.

Les formes, quand on les regarde, suggèrent les passions les passions, c’est tout ce qui compte. Aux fortes époques, on n’a tracé des lignes ou amassé la lumière que pour exprimer les passions, on ne pouvait s’en tenir à l’étonnement devant les arabesques de la Nature et au goût absorbant de lesimiter.

Mais l'étude de plus en plus passionnée des formes fait oublier les passions elles-mêmes, en sorte que ces passions qui restent pourtant le foyer se chauffent toutes les mains s’endorment sous des cendres épaisses.

CHRONIQUE DES SPECTACLES 9

Les hommes, qui contemplent avec volupté linfinie généra- tion des volumes et l’interminable baiser qui fond les couleurs les unes dans les autres, en viennent à ne plus sentir dans leur cœur le rythme qui anime cette rigoureuse fantaisie. Alors ils glissent sur la pente flatteuse jusqu’à cette idée que la vie est un jeu et ils perdent pied.

Or la vie n’est pas un jeu, mais un drame, une action évi- dente et capitale au milieu de l'Univers.

Pour ceux qui perdent pied ils sont à la merci de tous les tours : équivoques, faux-semblants, mensonges aimables. On aime d’abord mieux les mots que les actes, puis, ne pouvant même plus faire l’effort de l’élocution, on préfère les choses toutes chargées par des siècles d'abondance spirituelle, de sugges- tions qu’on cueille facilement, aux mots fatigués qui ne pour- raient reprendre une figure significative qu’à l’injonction d’une pensée laborieuse.

On s’engoue d’abord des acteurs qui parlent, et l’on oublie les vivants qui aiment et haïssent, puis plus que des acteurs qui, si faibles qu’ils soient devenus, aiment et haïssent maintenant plus fort que les vivants, on s’entiche des clowns et des acro- bates aux abords précis, aux lointains vagues comme la mémoire.

Voilà encore les pensées que j’agitais en regardant Barbette, lacrobate qui récemment a attiré tant d'amateurs au Casino de Paris.

Le décor est dépouillé, c’est notre aveu désespéré, plus de lignes, plus de couleurs, plus rien mais tout à l’heure les jeux purs de la lumière pris dans les derniers pièges indestruc- tibles : un visage, un corps humain. Il y a un fond parce qu'il faut bien qu'il y ait un fond : un rideau gris, uni, à plis droits. Des appareils gymnastiques esquissent peut-être un premier plan : nickelés, si abstraits, si grêles, ce sont plutôt les entrailles du néant.

Une femme magnifique entre en scène : c’est la reine du monde, c’est l’Américaine. Drôle d'animal, ou drôle de chose. Est-ce cette Eve future que préfigurait Villiers au fond de son verre d’absinthe avec une grandiloquence trompeuse et des moyens timides? Elle coupe ses cheveux puisque nous rasons nos barbes : il lui en reste de quoi faire un soleil. Elle n’a pas de flancs : l'athlétisme et la négation les tiennent effacés. Elle

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est musclée, prête à tout. Elle est vêtué d’un morceau d’étoffe, suggestif comme un bank-note. Et des perles, tout ce qui reste à Vénus de ses origines.

Sa démarche est bizarre, mais une bizarrerie ne nous étonne pas, nous la rangeons tout de suite émoussée à côté de mille autres. Pourtant... Bah ! ce qu’il y a de saccadé, d’incertain sous la précision trop appuyée, c’est sans doute cette folie erra- tique qu’on prête à toutes ces Américaines.

Elles sont tout vouloir, mais elles ne savent ce qu’elles veu- lent. Peu sensuelles, n’ayant aucunement le goût de la réalité, elles ne peuvent rechercher que la satisfaction la plus abstraite que puisse donner l’exercice de cette volonté : la domination lointaine, absolue, soudain brisée, sur n'importe qui ou nimporte quoi, par n'importe quel moyen.

Du reste, celle-ci a trouvé un prétexte, qui doit lui convenir parfaitement, à user sa volonté. Elle bondit sur un trapèze. La gymnastique, n’est-ce pas l’Action idéale, réduite à son essence, si absurde, si vaine, si concentrée dans la complaisance de soi- même, si indifférente à un objet, à un but, qu’elle rejoint la contemplation.

Mais au bout d’un instant je remarque que cette athlétesse est tout de même une femme, que son audace, son habileté se meuvent dans d’assez étroites limites. On a vu mieux.

Décidément l’intérêt de ce numéro n’est pas du tout dans la hauteur de la performance, mais dans la beauté de lexécutante. Quelle différence entre cette grande amazone nerveuse et les grosses femelles qu’on voit ailleurs, aux muscles empaquetés dans la graisse, gênées par la grâce comme par un souvenir.

Quand le numéro se termine, je suis étonné de l’abondance des applaudissements. La belle Américaine revient les rafler, avec démarche étrange, trop précautionneuse sous l’appa- rente désinvolture, avec son air d’être ailleurs et de faire allusion à quelque chose qu’on ne voit pas.

Elle revient saluer une deuxième fois. Et soudain elle sin- cline d’un geste brusque, nouveau, inattendu. Elle retire une perruque, elle a maintenant les cheveux coupés à ras. Hésita- tion, à cause du fard et parce qu’on peut s’attendre à tout et à des tromperies à triple fond. Dans la seconde suivante, la belle Américaine est devenue un homme.

CHRONIQUE DES SPECTACLES 99

Passons à la Femme nue de Bataille, en remontant le cours du temps.

Après les escamotages et les crocs-en-jambe, voici un art fait de chatouilles et de coups de poing. L'art contemporain de la. chaloupée. Une femme s’est donnée, Yvonne de Bray, qui ne connaît que le grand jeu, mais son partenaire n’est pas celui de Mistinguette qui tape, qui prend et se rendort comme le public. C’est un naïf qui, faisant de la peinture comme les camarades, s’est baissé pour ramasser le succès et admire l’argent et ce qui s’en suit. Son égoïsme n'est pas farouche, ses désirs ne sont pas sévères, il ignore le secret des méchants. Ce peintre dont on devine qu’il peint aussi bien que J. G. Domergue, est vic- time de son succès aussi bien que son ancien modèle qu’il a l’air de martyriser, mais c’est une victime qui engraisse, et toute molle.

Cette héroïne et ce héros sont menés et tarabustés par des comparses, un prince et une princesse qui, feignant la dureté de la Vie et de la Société, sont plus énergiques que ces sentimen- taux professionnels.

J'ai pleuré au dernier acte, j'ai un frisson aussi quand passe une musique militaire, je sursaute quand un pneu éclate. Bataille avait du cœur.

Il sent certaines raisons: après avoir rempli trois actes de ruses grossières mais bien calculées, de prétentions souvent pompeuses, avec toute sa naïveté qu'il vient de nous prouver, il se heurte à la misère humaine comme au coin d’une rue à un accident. Il en résulte un beau mélodrame. Or le mélodrame est le ressort du peuple.

Yvonne de Bray a un corps, une voix, une douleur ! C’est plutôt qu’une femme, lobscénité même, dont abusent les hommes.

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

NONLES

RAYMOND RADIGUET.

Ces lignes à la mémoire de Raymond Radiguet, je veux les écrire surtout pour ceux qui, ne l’ayant point connu ou l’ayant mal connu, ne pressentent pas quelle privation sa mort leur inflige.

Qu'on ne se récrie pas contre ce jugement. Il y a dans un cerveau de vingt ans qui crée des images et des mots autant de mystère mais autant de certitude que dans une graine qui germe. Et il me paraît impossible que ceux qui vivent dans l’attente et la fièvre des jouissances intellectuelles s'ils ontlu Le Diable au corps sans le juger a priori, s’ils ont approché Radiguet hors de sa légende n'aient pas aujourd’hui le cœur serré en pen- sant que cet adolescent n’écrira plus.

Par sa personne et par la qualité de son talent il était le moins fait pour le bruit qui nous l'avait annoncé. Il était réfléchi, s’effaçait volontiers et cherchait à se contenter soi-même bien plus qu’à réussir. Dès sa première tentative il avait su exprimer son art, 6on intention, avec une résolution et une netteté que les esprits les plus personnels et les plus forts ne montrent pas toujours à leurs débuts.

Je voudrais dire comment cet art m’est apparu à la lecture de son roman et quelle voie je crois qu’il aurait suivie.

Il était l’ennemi de tout ce que l’on doit au romantisme: le réalisme pittoresque, l’étrangeté extérieure, lépithète rare. Un roman était pour lui l’histoire abstraite d’un sentiment bien plus que la reproduction de la nature et la peinture des êtres. Peut- être son modèle était-il la Princesse de Clèves. Dansle Diable au corps le sentiment, c’est-à-dire l’amour de Marthe et de son amant, ne quitte jamais le premier plan. Les personnages ont

NOTES IOE

un air réel, ils vivent, mais c’est au seul sentiment qu’ils doivent leur souffle et leur apparence humaine. Il n’y a pas de descrip- tion ou, du moins, ce qu’il en faut seulement pour que l’aven- ture touche terre. Aucune recherche de secret ; pas un raffine- ment dans l’analyse, pas un effet de style non plus ; rien, en un mot, qui puisse nous dérober la grande ligne du cœur. Et ce qui m'avait frappé dans cette étude qui ne s’adressait qu’au cœur, c’est que les moyens employés pour nous toucher étaient tout différents de ceux par lesquels on atteint généralement notre sensibilité. On n’y trouvait nulle trace d’amollissement ni même de douceur. Ainsi, ces mots grâce, lendresse, délicieux prodigués par Proust avec un naturel qui m’émeut toujours on les chercherait en vain dans le Diable au corps. Ils ne sont inscrits à aucune page. Pourtant ce livre ne donnait pas une impression de sécheresse. L’aspect ingrat qu’on lui a reproché n’était qu’en surface. Et pour ma part, peut-être parce que l’idée des choses naturelles et fatales se confond dans mon esprit avec la poésie, javais senti dans cette histoire d'apparence disgra- cieuse une poésie continue. Rappelez-vous les scènes. Par exemple cette scène Marthe, enceinte, est trainée d’hôtel en hôtel par son amant timide et cruel. On ne peut imaginer un tableau plus dur, et cependant ces personnages affreux et souillés apparaissent dans une sorte de légende poétique. Rappelez-vous aussi comme certains détails réussissent à créer un mystère poé- tique. Ainsi, les branches d’olivier brûlant dans le feu qui éclaire les corps des deux amants. Quelle odeur, se demande-t-on, dégage le bois de l’olivier, et quelle lueur ?

Enfin, j'ai admiré la sûreté avec laquelle Radiguet avait choisi les scènes de son roman. L'aventure qu’il nous a racontée, Pavait-il vécue ou non? Je ne sais, mais assurément il l'avait étudiée de bien près. Or, le plus souvent, lorsqu'un jeune romancier est mêlé intimement à son sujet, il y a dans son œuvre une sorte d'ivresse, un manque de mesure ; la transposi- tion se fait mal. Radiguetavait échappé à ces défauts. A dix-sept ans il avait observé le premier drame de son cœur comme aurait pu le faire un romancier accompli. Je me garderai bien de répé- ter, à propos de ce cas précoce, la louange extrême, définitive, qui semble, hélas ! avoir été entendue par le destin, mais, n’en doutez pas, il avait le génie d’écrire.

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Et, lorsqu’on avait vu dans son premier ouvrage cette péné- tration, cette poésie, cette sagesse, comme sa figure s’éclairait bien ! Formé dans le trouble, spectateur de la guerre à l’âge l'on découvre en même temps la sensualité, la poésie et le ridi- cule, ayant